II

En premier lieu, il y avait la vue générale de l’Église d’Angleterre, et de ses relations avec le christianisme. Ces relations, comme je l’ai dit déjà, reposaient maintenant entièrement sur ma théorie de « l’Église diffusive ». Or le livre de M. Mallock, après avoir exposé précisément cette théorie avec une impartialité absolue, la démolissait de fond en comble. Aussitôt que j’eus achevé la lecture de ce livre, je compris trop sûrement que je n’avais plus rien à dire du point de vue anglican. Un seul espoir me restait désormais, et celui-là même bien faible dans mon état présent : l’espoir d’une retombée dans cette espèce d’agnosticisme pieux qui est aujourd’hui le refuge d’un grand nombre de pasteurs anglais. Mais j’ai l’idée que, avec cela, si les autres livres que j’ai cités tout à l’heure n’étaient pas venus, vers le même temps, me révéler très nettement les contours de l’Église catholique, j’aurais fait en sorte de retomber de mon mieux dans cet agnosticisme, et en serais resté au point où j’étais, en me confirmant par le souvenir de l’extrême confusion de l’histoire de l’Église et par ma connaissance positive des œuvres incontestablement accomplies par Dieu, de nos jours, dans la communion anglicane.

Je n’ai pas à décrire tout au long l’argument de M. Mallock. Mais, en un mot, le voici : la théorie de l’Église diffusive est bien considérée par les ritualistes anglais comme le fondement de leurs croyances, mais, en réalité, l’Église diffusive elle-même repousse cette théorie. Rome, Moscou et Cantorbéry, tout en s’accordant sur d’autres points, sont expressément en désaccord sur celui-là. Par conséquent, l’autorité à laquelle ma théorie faisait appel se refuse implicitement à me servir d’autorité ; et, comme conséquence dernière, toute ma théorie n’est rien qu’une illusion.

Plus d’une fois, depuis lors, j’ai sollicité une réponse à cet argument de M. Mallock, et jamais encore je n’en ai reçu aucune. Tout au plus un savant et zélé anglican a-t-il pu me dire que l’argument était trop logique pour être vrai, et que le cœur avait des raisons que la raison ne connaissait pas.

Je commençai maintenant à me tourner avec plus d’espoir vers les ouvrages « constructifs ». Dans celui de M. Spencer Jones, je trouvai une systématisation méthodique des arguments qui m’aidait grandement à éclaircir mes pensées, tandis que, par ailleurs, l’Essai du Père Carson m’offrait une sorte de variation brillante sur le grand thème de Newman. Mais surtout c’était le livre fameux de Newman lui-même qui, comme un magicien, effaçant devant moi les derniers nuages, me permettait d’apercevoir la Cité de Dieu dans toute sa force et toute sa beauté.

III

Cependant rien de tout cela ne contribua autant que la lecture des Écritures elles-mêmes à me renseigner sur la valeur positive des titres de Rome. De tous côtés mes amis me disaient d’étudier la parole écrite de Dieu ; et, en vérité, c’était le meilleur conseil que l’on pût me donner, car mes amis et moi étions d’accord pour accepter les Écritures comme l’œuvre inspirée de Dieu. Mais eux, dans ces Écritures interprétées par ce qu’ils croyaient être l’Église, ils trouvaient la confirmation de leurs propres vues, tandis que moi, depuis que j’avais perdu confiance dans l’Église à laquelle j’appartenais, ou plutôt depuis que j’avais cessé de recevoir de cette Église la moindre interprétation positive qui eût de quoi me satisfaire, je me trouvais réduit aux Écritures toutes seules. Je pouvais lire indéfiniment des livres de controverse, et échouer à découvrir les erreurs et faiblesses humaines qui les viciaient de part et d’autre ; certes, je ferais mieux de m’adresser à des écrits où l’erreur n’existait pas. Et ainsi, une fois de plus, je me tournai vers le Nouveau Testament, en essayant d’y trouver un fil qui rassemblerait toutes mes croyances, une autorité vivante qui me renseignerait sur les titres authentiques de cette autre autorité que des motifs tout humains me montraient comme la plus consistante de toutes, l’autorité du successeur de saint Pierre prétendant au droit d’être le Précepteur et le Maître de tous les chrétiens.

On m’a dit alors, naturellement, que j’avais trouvé dans le Nouveau Testament ce que j’espérais y trouver ; que j’avais déjà accepté entièrement les titres de Rome, que, par suite, je m’étais entraîné à conclure que les Écritures les confirmaient aussi. De telle sorte que l’on me prescrivait de m’adresser de nouveau aux théologiens pour l’interprétation de l’Écriture, c’est-à-dire, en fait, de revenir à ce même chaos de témoignages qui d’ailleurs, dans l’ensemble, m’avaient paru plutôt appuyer la position romaine, mais dont on m’avait conseillé auparavant de me dégager pour ne plus interroger que la propre parole de Dieu. Et cependant que pouvais-je faire, sinon de tâcher honnêtement à rechercher, dans le livre divin, les preuves des seuls titres qui me semblaient à la fois cohérents, raisonnables, historiques, pratiques, et même nécessaires d’une nécessité intrinsèque ?

Après quoi je n’ai pas besoin de dire que j’ai trouvé dans les Écritures une confirmation bien plus évidente et facile des titres de l’autorité du pape que de bien d’autres doctrines que j’étais pleinement disposé à accepter comme m’étant affirmées par les Saintes Écritures. Des dogmes tels que celui de la Sainte Trinité, des sacrements tels que celui de la Confirmation, et des institutions telles que celle de l’épiscopat, toutes ces choses peuvent en vérité, pour l’anglican aussi bien que pour le catholique, être découvertes dans l’Écriture, si l’on veut creuser celle-ci pour les découvrir. Mais les titres des successeurs de Pierre, eux, n’ont pas besoin que l’on creuse pour les découvrir : ils s’étalent devant nous comme un grand diamant, rayonnant à la surface, pour peu que l’on ait frotté ses yeux et qu’on se soit délivré de toute prévention anti-catholique. Jésus déclare que sur Pierre il bâtira son Église : il enjoint à ce même Pierre, au lendemain de son plus grave péché, de « paître ses brebis ». Il fait cela comme Bon Pasteur, et, comme Porte, il donne à Pierre les clefs de son Église. J’ai trouvé en tout vingt-neuf passages des Écritures où les prérogatives de Pierre sont tout au moins impliquées, et je n’en ai pas trouvé un seul qui leur fût contraire, ou incompatible avec leur admission. J’ai, d’ailleurs, reproduit ces passages dans une petite brochure, écrite peu de temps après ma conversion.

Il est, naturellement, tout à fait impossible pour moi de désigner telle ou telle de ces diverses lectures comme étant celle qui m’a décidément convaincu. Au reste, ce n’est pas un argument qui m’a convaincu, non plus qu’un sentiment qui m’a poussé. Je me suis trouvé simplement conduit par l’Esprit de Dieu vers un terrain d’où il m’est devenu aisé de voir les faits tels qu’ils étaient. Mais je n’en suis pas moins forcé de reconnaître que c’est surtout le livre de Newman qui m’a indiqué les faits, qui a transporté mon regard de tel point à tel autre, et qui m’a montré de quelle manière le glorieux monument tout entier se dressait sur les fondements immuables de l’Évangile, pour s’élever de là jusque dans le ciel.