I

Je revins chez ma mère dans un état assez étrange, mais à coup sûr profondément misérable. Pour résumer en un mot une foule de symptômes que je ne puis songer à mettre sous les yeux du lecteur, je me sentais complètement épuisé au point de vue spirituel. Une seule chose m’apparaissait avec une clarté absolue, autant du moins que je restais capable d’une vision intellectuelle : c’était que j’avais le devoir de me soumettre à Rome. C’est aussi ce que je fis comprendre à ma mère, pour laquelle je n’avais pas eu de secrets depuis le premier jour ; et je me rendis volontiers à la proposition qu’elle me fit, d’ajourner toute résolution jusque vers la fin de mai, afin de me laisser le temps et le repos nécessaires pour une réaction possible. Pendant ce temps, il m’est arrivé plus d’une fois de célébrer encore la communion anglicane dans la petite chapelle de notre maison, et cela pour des motifs que j’ai déjà expliqués : mais, avec le consentement de mon supérieur, je refusai obstinément d’aller prêcher où que ce fût, en déclarant que, pour le moment, je traversais une crise d’où allaient dépendre tous mes plans pour l’avenir. Aussi bien était-il parfaitement exact que je me trouvais, à ce moment, dans une période d’indécision totale, quant à la suite de ma vie religieuse ; car ma confiance dans le jugement de mes supérieurs et dans celui de ma mère aurait déjà suffi pour me faire admettre la possibilité d’un changement qui me ramènerait à mon ancienne manière de voir. Matériellement, j’étais toujours encore un membre de la communauté anglicane de la Résurrection ; je récitais mon office avec une régularité parfaite, et observais les autres détails de la règle de notre communauté. Dès lors, pourtant, j’avais fait part à quelques amis intimes de ce que je considérais comme devant m’arriver.

II

Au cours de mes lectures de l’hiver précédent, j’avais étudié avec un plaisir tout particulier un certain manuscrit du temps d’Élisabeth dont j’ai déjà fait mention, et où se trouvaient décrites des scènes de la vie religieuse de cette période. La peinture contenue dans ce livre m’avait laissé un souvenir très vivant, et maintenant, pendant mon séjour chez ma mère, je me demandai si je ne ferais pas bien de tenter une sorte de roman historique sur le même sujet, par manière de soupape de sûreté à mes troubles intérieurs. D’où résulta que, bientôt, je me vis plongé tout entier dans la confection d’un roman publié par moi plus tard sous le titre de Par quelle Autorité ? La préparation de ce roman m’excita à un degré extraordinaire. Je travaillais au moins huit ou dix heures chaque jour, tantôt écrivant, tantôt lisant et annotant tous les livres et toutes les brochures historiques sur lesquels je pouvais mettre la main. Je découvrais des passages dans des revues, des phrases isolées dans de vieux livres, et je recueillais tout cela, et m’arrangeais pour le faire figurer parmi les matériaux qui devaient me servir à la mise au point de mon livre. Dès le début de septembre, celui-ci se trouvait aux trois quarts achevé.

J’aurais bien des défauts à relever aujourd’hui dans ce roman. Il est beaucoup trop long, et d’un sentimentalisme inutile, et beaucoup trop encombré de détails historiques : mais surtout l’atmosphère mentale que j’ai dépeinte dans mon récit y est au moins d’un siècle en avance : car ce n’est guère que sous les règnes des deux Charles Stuart que les hommes ont pensé et senti comme je les ai représentés pensant et sentant sous le règne d’Élisabeth. Il n’y a que deux points sur lesquels mon ancien roman me satisfasse encore : Il a, je crois bien, une certaine fraîcheur assez agréable, et en second lieu il est d’une exactitude tout à fait irréprochable sous le rapport des faits historiques. Jamais, en tout cas, je n’ai pu découvrir, sous ce rapport, la moindre assertion erronée, ce qui s’explique d’ailleurs par le soin et le scrupule extrêmes avec lesquels je m’occupais de la justesse d’une foule de détails absolument insignifiants pour l’ensemble de la vérité historique. Mais surtout je suis reconnaissant à ce livre d’avoir très bien joué le rôle en vue duquel je m’étais mis à l’écrire. Sa rédaction a été vraiment, pour mon âme inquiète d’alors, une soupape de sûreté infiniment précieuse, et je me demande parfois ce qui aurait pu m’arriver si je ne m’étais pas avisé d’un tel moyen de m’abstraire, en quelque sorte, de moi-même[5].

[5] Le roman intitulé : Par quelle Autorité ? a été traduit en français, il y a quelques années, et publié à la librairie Lethielleux.

Mais j’avais beau attendre et ne plus réfléchir : de plus en plus, ma résolution se dessinait clairement devant moi. Dans tous ces livres d’histoire que je lisais, je retrouvais les anciens fondements catholiques de l’Église d’Angleterre ressortant du sol, comme ces contours de vieux murs démolis que l’on aperçoit parmi le gazon d’une verte prairie. Je commençais à m’étonner de plus en plus d’avoir pu imaginer jamais que ma communion anglicane fût identique à la vieille Église d’Angleterre. C’est ainsi que, depuis plusieurs années déjà, j’avais prétendu dire la « messe » en célébrant notre office du matin, et affirmer que le sacrifice de la messe avait toujours été regardé comme l’une des doctrines essentielles de l’Église d’Angleterre ; et voici que, sous le règne d’Élisabeth, des prêtres étaient punis de mort simplement pour le crime d’avoir fait ce que j’avais prétendu faire au nom de l’Église qui les persécutait ! J’avais supposé que nos tables de communion en bois étaient des autels ; et voici que, au temps des Tudor, les vieilles pierres des autels avaient été renversées et délibérément outragées par les dignitaires de l’Église à laquelle j’appartenais encore officiellement ! Les choses qui m’étaient les plus chères à Mierfield, les vêtements sacerdotaux, les crucifix, les chapelets, tout cela sous Élisabeth avait été solennellement dénoncé comme des « objets sacrilèges » et des « emblèmes de superstition » ! Je m’étonnais d’avoir pu me tromper à ce point, et le fait est que, dès avant l’achèvement de mon livre, j’ai même tout à fait renoncé à célébrer l’office de communion.

III

Pendant cet été passé chez ma mère, celle-ci avait obtenu de moi que j’allasse consulter trois membres éminents de l’Église d’Angleterre : un pasteur de paroisse des plus connus, un haut dignitaire et un laïc non moins renommé. Tous les trois se sont montrés à mon égard d’une bonté touchante ; et je dois reconnaître, par-dessus tout, que pas un seul d’entre eux ne m’a fait le reproche de déloyauté envers la mémoire de mon père. Ils comprenaient tous les trois que, dans des circonstances comme celles qui me préoccupaient, un tel argument ne pouvait entrer en ligne de compte.

Le pasteur de paroisse ne produisit absolument aucun effet sur moi. Il tenta à peine de discuter, et ne me dit presque rien que je puisse me rappeler, à cela près qu’il attira mon attention sur l’incontestable renaissance de la vie spirituelle dans l’Église d’Angleterre, durant les derniers temps. Or, comme je crois l’avoir dit, c’était là un argument qui, à mes yeux, prouvait simplement que Dieu récompensait le surcroît de zèle par un surcroît de bénédiction. Mon interlocuteur lui-même m’offrait un excellent exemple d’un zèle ainsi récompensé. Et quant au fait que, cette renaissance spirituelle s’étant accompagnée de tendances à une conception plus sacramentelle, l’on pouvait trouver là un témoignage en faveur de la validité des sacrements anglicans, il y avait longtemps que cet argument-là avait cessé de me toucher. Car, en premier lieu, la même renaissance avait eu lieu parmi les presbytériens, et sans que les anglicans de la Haute-Église en tirassent argument pour accepter la validité des ordres presbytériens ; et puis, en second lieu, il était naturel que la renaissance revêtit cette forme parmi les anglicans, puisque leur Livre de prières les dirigeait expressément en ce sens.