Le haut dignitaire, en compagnie duquel je passai quelques jours, et qui, lui aussi, me fit voir une indulgence et une amabilité extrêmes, n’était point parvenu, je crois, à comprendre ma véritable position religieuse. Il me demanda s’il n’y avait pas, dans l’Église romaine, des dévotions à l’égard desquelles je sentisse une répugnance. Je dus lui répondre qu’en effet il y en avait quelques-unes, et notamment les dévotions populaires à la Vierge. Sur quoi mon hôte témoigna d’une grande surprise à la pensée que je pusse sérieusement envisager la perspective de me soumettre à une communion où je risquais d’avoir à employer des méthodes de culte désapprouvées par moi. En vain j’essayai de lui expliquer que je me proposais de devenir catholique romain non point parce que j’étais attiré par les coutumes de l’Église romaine, mais parce que je croyais que cette Église était l’Église de Dieu ; et que, par suite, si mes opinions sur des détails accessoires différaient de celles de l’Église, c’était tant pis pour moi ; mais que, en fait, j’allais tâcher à étouffer en moi le plus possible ces dernières répugnances, car j’entendais aller vers Rome non point comme un critique ni un précepteur, mais bien comme un enfant et un élève. Mon hôte me sembla juger ce point de vue quelque peu immoral. A ses yeux, évidemment, la religion était plus ou moins une affaire de choix et de goût individuels.

Mes entretiens avec lui illustrèrent en moi, une fois de plus, ma conviction de l’impossibilité pour l’Église d’Angleterre de remplir sa mission de corps enseignant, — c’est-à-dire la principale mission pour laquelle le Christ a institué son Église. Voici, en effet, que l’un des principaux directeurs de l’Église d’Angleterre admettait, presque à la façon d’un axiome, que je devais me borner à n’accepter que les seuls dogmes qui, individuellement, se trouvaient convenir à ma raison ou à mon naturel ! D’une manière tacite, donc, il ne reconnaissait à l’Église aucun pouvoir d’autorité, aucun droit d’exiger une soumission intellectuelle ; tout de même que, décidément, il n’établissait aucune distinction réelle entre la religion naturelle et la religion révélée. Le Christ, selon lui, n’avait pas révélé de vérités positives auxquelles nous fussions tenus de nous soumettre sur-le-champ, sans hésitation, à partir du moment où nous acceptions le Christ comme Maître divin. Ou bien, si mon expression est trop forte, je dirai que le prélat en question niait l’existence, ici-bas, d’une autorité capable de proposer d’une manière formelle les vérités de la Révélation, et, du même coup, dépouillait celle-ci de tous titres à la soumission complète des hommes.

Enfin le laïc, chez qui j’ai également demeuré quelques jours, était un ami de mes parents qui, bien des fois déjà auparavant, m’avait témoigné la plus affectueuse bonté. Cette fois, il a mis le comble à son obligeance envers moi, et je ne saurais assez dire combien j’ai été ému de sa sympathie. Avec une clarté merveilleuse il a étalé devant moi le plan tout entier des deux partis entre lesquels j’avais à choisir. Il m’a déclaré que, si vraiment je croyais que le pape était le centre nécessaire de l’unité chrétienne, sans aucun doute j’étais tenu de me soumettre à lui sur-le-champ ; mais en même temps il m’a engagé à me bien assurer qu’il en était ainsi, et à ne pas me soumettre simplement parce que je considérais le pape comme étant d’une aide très précieuse pour cette unité. Il m’a dit en outre que, lui-même, il estimait que le pape était l’aboutissement naturel du développement ecclésiastique ; que, à ses yeux, le pape était bien le Vicaire du Christ jure ecclesiastico, mais non jure divino ; et il a ajouté que, sauf le cas où je me sentirais absolument sûr de ce jure divino — qu’il ne pouvait pas admettre pour son compte — je serais beaucoup plus heureux en restant dans l’Église d’Angleterre, et aurais chance d’y être beaucoup plus utile pour les progrès de l’Unité chrétienne. C’étaient là toutes choses infiniment sages, me semblait-il, et auxquelles je ne pouvais refuser mon adhésion.

Un hasard singulier avait amené chez mon hôte, en même temps que moi, un prélat qui avait eu une grande influence sur ma vie passée. Ce prélat connaissait le motif de mon séjour chez notre ami commun : mais je n’ai pas souvenir d’en avoir jamais causé avec lui. Après mon retour chez ma mère, mon hôte m’a envoyé une nombreuse série de documents privés des plus intéressants, toujours avec l’espoir de m’amener à changer de résolution. Je lus ces documents — qui ont été publiés depuis lors — et les renvoyai : mais je dois ajouter que leur lecture n’a pas réussi à m’affecter le moins du monde.

Vers la fin de juillet, je me trouvais, une fois de plus, profondément fatigué d’esprit et de corps. J’étais en outre tout désolé de l’ultimatum qui m’était arrivé de Mierfield, à la fois parfaitement paternel et d’une grande fermeté, me signifiant que je devais ou bien revenir pour l’assemblée annuelle de la communauté, ou bien me considérer désormais comme ne faisant plus partie de celle-ci. Le frère qui avait reçu la commission de m’écrire cet ultimatum avait été, autrefois, mon compagnon de noviciat, et j’avais vécu avec lui dans des termes d’une intimité toute particulière. Le ton de sa lettre laissait deviner une véritable détresse ; et c’est également avec une détresse navrante que je dus lui annoncer, en réponse, l’impossibilité pour moi de revenir à la date fixée. Jamais depuis lors je n’ai plus eu de nouvelles de mon ancien ami jusqu’à ce que, un jour, le hasard nous eût fait nous rencontrer dans un train. Nous nous sommes alors entretenus longuement de maints sujets, et j’ai remporté de cette rencontre l’espoir d’un recommencement de notre amitié de jadis. Mais, depuis lors, le frère susdit s’est de nouveau refusé à me connaître, en donnant pour raison de ce refus que je montrais trop « d’amertume » dans les controverses publiques.

Vers le même temps où j’avais dû répondre à Mierfield, j’avais aussi à poursuivre une autre correspondance, à peine moins pénible. Un haut dignitaire de l’Église d’Angleterre, qui occupait un siège historique et avait été de tout temps l’ami de ma famille, n’avait pu apprendre la situation où je me trouvais sans éprouver le besoin de m’écrire une lettre éminemment bonne et tendre, par laquelle il m’invitait à venir passer quelque temps auprès de lui. Je lui avais répondu qu’en effet j’étais très troublé dans ma quiétude religieuse, mais que j’avais déjà étudié la question jusqu’à l’extrême limite de mes forces, de telle manière que je ne me sentais plus capable d’entamer une discussion nouvelle. Or, le ton de ma lettre, sans doute, aura permis de supposer que, malgré tout, les convictions auxquelles j’avais abouti pouvaient encore être modifiées ; car le fait est que le dignitaire susdit m’écrivit une seconde lettre, toujours aussi affectueuse ; et de là, je ne sais trop comment, une longue correspondance s’engagea qui me contraignit à parcourir dans toute sa largeur, une fois de plus, le terrain que j’avais eu à traverser plusieurs mois auparavant. Enfin je me vis forcé de déclarer nettement à mon vénérable correspondant que ma décision intellectuelle était tout à fait inébranlable : sur quoi je reçus en réponse une ou deux lettres du ton le plus vif, où le haut dignitaire anglican me disait que, si seulement je voulais prendre la peine d’aller travailler énergiquement dans une paroisse des faubourgs de Londres, toutes mes difficultés ne tarderaient pas à disparaître. Il aurait pu, tout aussi bien, me dire d’aller enseigner la religion bouddhiste ! Dans sa dernière lettre, il me prophétisait que l’une des trois choses suivantes ne manquerait pas de m’arriver : ou bien (ce qu’il espérait) je reviendrais bientôt à l’Église d’Angleterre et regagnerais ma santé morale ; ou bien (ce qu’il craignait) je perdrais complètement ma foi chrétienne ; ou bien enfin (ce qu’il semblait redouter bien plus encore) je deviendrais un « romaniste » endurci et obstiné. Il paraissait impossible à ce membre prépondérant de l’Église anglicane que la foi et l’ouverture d’esprit d’un homme raisonnable pussent survivre à sa conversion au catholicisme. J’ai d’ailleurs détruit aussitôt sa lettre ; mais j’ai la conviction de ne rien dire ici qui ne traduise exactement l’état d’esprit qu’il faisait voir.

IV

Afin de me distraire de tout cela, je partis ensuite pour une promenade solitaire de quelques jours, à bicyclette, dans le Sud de l’Angleterre. J’étais vêtu en laïc, et m’arrêtai d’abord à la Chartreuse de Saint-Hugues, à Parkminster, où j’avais une lettre de recommandation pour l’un des moines, qui lui-même était un ancien pasteur anglican converti. Ce moine me reçut très courtoisement : mais ma visite eut pour effet d’ajouter encore, si c’était possible, à ma dépression. Le chartreux ne parut pas comprendre que, en réalité, je ne demandais qu’à être instruit, et ne venais pas en critique, mais bien plutôt en enfant. De telle sorte que je me sentis tout désespéré en reprenant mon voyage, et fus trop heureux de pouvoir me reposer, le dimanche suivant, dans un hôtel de Chichester. Ce fut là que, dans une petite église vis-à-vis de la cathédrale, je fis pour la dernière fois ma confession d’anglican, en avouant d’ailleurs très franchement au confesseur que j’étais désormais à peu près sûr de devenir bientôt catholique romain. Le confesseur ne m’en donna pas moins, très gracieusement, son absolution, après quoi il me conseilla de « prendre sur moi ».

Pour la dernière fois aussi, ce jour-là, j’assistai en anglican aux offices de la cathédrale et reçus la communion : car j’estimais encore qu’il était de mon devoir de recourir à toutes les sources possibles de grâce qui étaient à ma portée. Le lundi, je couchai à Lewes, puis me rendis à Rye, où, à la table d’hôte du Roi Georges, j’eus une longue conversation avec un inconnu que je crus bien être un certain acteur assez célèbre. Je l’entretins presque uniquement de l’Église catholique, qu’il me parut aussi aimer, à distance : mais je ne lui dis rien de mes intentions, et du reste, en fait, ce fut lui qui parla presque tout le temps. Le lendemain, je revins chez ma mère en passant par Mierfield, et en jetant des regards d’une envie bien cruelle sur les murs du couvent, pendant que mon chemin m’amenait à les longer. Je me souviens également de m’être arrêté quelques minutes dans une très belle petite église catholique, sombre et recueillie, que j’avais rencontrée à l’improviste au fond d’une vallée, par ce beau jour d’été tout rayonnant de lumière.

Pourquoi je ne m’étais pas déjà soumis à Rome dès ce moment, c’est ce qui me paraît aujourd’hui assez difficile à expliquer. Les motifs qui m’en avaient empêché étaient, je crois bien, les suivants. En premier lieu, il y avait le désir de ma mère et de toute ma famille, me demandant de m’accorder tous les délais et de rechercher toutes les occasions qui auraient chance d’amener pour moi un changement d’état d’esprit, parmi des milieux nouveaux ; et ce désir, à lui seul, aurait suffi pour me retenir pendant quelque temps, car je tâchais de mon mieux à être docile et à recueillir jusqu’aux moindres indications qui pouvaient me venir de Dieu. En second lieu, il y avait mon propre état d’esprit, qui, malgré la parfaite conviction intellectuelle où j’étais arrivé, n’en restait pas moins assez troublé. Il serait inconvenant pour moi d’essayer de le décrire en détail : mais la somme totale de mes impressions d’alors était la sensation d’un immense désert spirituel dans lequel je me trouvais plongé, et que dominait à l’horizon la Cité de Dieu, aperçue aussi clairement que des montagnes avant la pluie. Cette cité était là devant moi, vivante et imposante comme une révélation, et je me tenais en face d’elle, et la contemplais, tout en me demandant si ce n’était pas un mirage, ou parfois même si ce n’était pas un monument illusoire construit par le démon pour me perdre. Le cardinal Newman a une phrase qui me semble définir excellemment ma condition mentale de cette période. Je savais que l’Église catholique était l’Église véritable : mais je « ne savais pas encore absolument que je le savais ».