Je n’avais aucune espèce d’attraction sentimentale vers cette Église, aucune espèce d’illusions personnelles à son sujet. Je savais parfaitement qu’elle était humaine aussi bien que divine, et que des crimes avaient été commis à l’intérieur de ses murs ; et que ses voies et coutumes, et que la langue de ses citoyens seraient toutes différentes de celles de la chère cité natale que j’avais désormais abandonnée ; et que j’y trouverais de la dureté, des manières nouvelles pour moi, même des soupçons et du blâme. Mais, avec tout cela, cette Église était divine ; elle était construite sur la Pierre des pierres ; ses fondements étaient de diamant, même ses rues avaient la dureté de l’or ; et je savais que l’Agneau était la lumière qui l’illuminait. Pourtant, me mettre en route vers ses portes était, pour moi, une tâche très pénible. Je n’avais aucune énergie, aucune impression de bienvenue ni d’exaltation joyeuse ; je connaissais à peine trois ou quatre des habitants de la demeure où j’aurais à pénétrer. Et je me sentais mortellement fatigué.
Heureusement, Dieu eut très vite pitié de moi. Aujourd’hui encore, je serais en peine de dire exactement ce qui a précipité la démarche finale. Le monde entier me semblait accablé d’une espèce de paralysie ; moi-même ne pouvais pas faire un mouvement, et il n’y avait rien ni personne pour me suggérer de bouger… Et cependant, au début de septembre, j’annonçai à ma mère que j’allais écrire à un prêtre catholique de ma connaissance, pour me remettre entre ses mains. Ce prêtre, qui lui aussi était un anglican converti, se préparait à entrer dans l’ordre des Dominicains ; et c’est ainsi qu’il me recommanda à l’un des moines de cet ordre, le Père Réginald Buckler, qui se trouvait alors à Woodchester. Deux ou trois jours après, je reçus une lettre m’apprenant que l’on m’attendait au prieuré de Woodchester ; et le lundi 7 octobre, en costume laïque, je me mis en route pour m’y rendre. Ma mère vint me dire adieu à la gare.
CHAPITRE VII
L’ARRIVÉE
I
Je ne crois pas que personne soit jamais entré dans la Cité de Dieu avec aussi peu d’émotion que moi. J’avais l’impression d’être devenu absolument insensible ; et je n’éprouvais ni joie ni tristesse, ni crainte ni exaltation. Je voyais devant moi la Vérité, se dressant là comme un pic neigeux, et j’avais à me rendre vers elle. Jamais, fût-ce une seule minute, jamais je n’avais douté de cela depuis le moment où je m’en étais convaincu ; et je n’ai pas besoin de dire que jamais, non plus, je n’en ai douté dans la suite. J’essayais bien de réchauffer cette froideur qui m’avait envahi : mais tous mes efforts échouaient à plat. J’étais comme quelqu’un qui abandonnerait l’éclat d’une lumière artificielle — au sortir d’un salon illuminé et chaud, merveilleusement agréable et commode — pour pénétrer désormais dans un monde de pâle lumière naturelle. J’avais échangé une erreur qui m’était familière et douce contre une certitude qui n’avait pour moi que d’être ce qu’elle était. En un mot, j’étais profondément apathique, et sans ombre d’une illusion sentimentale.
II
J’arrivai à Stroud vers le soir, après avoir récité en chemin, pour la dernière fois, mon office anglican. Puis un omnibus me conduisit lentement à Woodchester, qui est à quelques milles de là. Ce voyage en omnibus me parut aussi lugubre que tout le reste, encore que la région soit vraiment très belle. Une longue vallée serpente entre des hauteurs qui, sur les deux côtés, rappellent étrangement certains paysages d’Italie. L’omnibus avançait lentement, interminablement. J’écoutais, presque sans comprendre, les explications d’un vieil homme avec un visage rose, et je me souviens d’avoir été agacé par le bruit que faisaient une paire d’enfants. Mais rien de tout cela ne me semblait avoir la moindre importance.
Un frère lai m’attendait, au pied du petit sentier pierreux et abrupt qui monte de la route au Prieuré ; et ce fut en sa compagnie que je gravis le sentier. Près de la porte de la chapelle, dans la pénombre du soir, une figure blanche se tenait debout qui, dès qu’elle nous vit approcher, descendit vers nous et prit mes mains dans les siennes : après quoi, presque sans nous rien dire, nous continuâmes de monter et pénétrâmes dans la maison. Mais, même alors, je me sentais entièrement engourdi et indifférent.
Je ne saurais songer à décrire en détail les trois jours qui ont suivi. Au fait, je ne vois pas ce que leur récit pourrait avoir d’intéressant pour personne. Et je n’entreprendrai pas non plus de décrire la bonté, la courtoisie, et la patience infinies que j’ai trouvées chez le Père Réginald et chez le prieur, ou, plus exactement, chez tous ceux à qui j’ai eu affaire pendant mon séjour. Chacun des trois après-midi, mon instructeur et moi nous nous promenions dans la campagne voisine, en nous entretenant de toute sorte de choses ; et puis, durant tous mes moments de loisir, je m’occupais à étudier le Petit Catéchisme. Il y a cependant un détail que je dois mentionner, au risque même d’ennuyer ce cher Père dominicain. Le jeudi, il me demanda si je n’avais rien qui m’embarrassât. Je lui répondis : « Non ! — Mais, par exemple, les indulgences doivent sûrement vous gêner ? » reprit-il. De nouveau, je lui dis que ni cette question-là, ni aucune autre ne m’embarrassait le moins du monde. Je n’étais pas tout à fait certain de les bien comprendre, mais j’étais tout à fait certain d’y croire parfaitement, comme à tout le reste de ce que l’Église proposait à ma foi. Cependant le Père ne parut pas pleinement convaincu, et se crut forcé de me donner une instruction complète et détaillée sur ce point.
Le soir, aussi, il venait toujours passer une ou deux heures dans ma chambre, au premier étage. Le matin, j’entendais la messe et tentais une espèce de méditation. J’assistais également à d’autres offices, de temps à autre ; en particulier je ne manquais jamais les Complies, et l’exquise cérémonie dominicaine du Salve Regina qui les suit. J’ajouterai que je fus très frappé, et doucement ému, de constater la ressemblance du rite dominicain, sur bien des points, avec le rite anglican de Salisbury.