Le vendredi, qui était le jour fixé pour ma réception, je fis une longue promenade solitaire, toujours dans le même état d’entière apathie. Je visitai une vieille église, tout à l’autre extrémité de la vallée. Je me rappelle que je fus surpris par la pluie, et allai prendre du thé dans un petit salon d’auberge où il y avait, sur le mur, une série assez amusante d’instructions au visiteur touchant la manière dont l’aubergiste concevait la discipline de sa maison. Puis, vers six heures, je revins au Prieuré.

En vérité, je ne sais pas trop pourquoi je note tout cela ; mais le fait est qu’il m’est impossible aujourd’hui de songer à ces premières journées de Woodchester autrement que sous la forme des menus incidents extérieurs qui m’y sont arrivés. Après quoi il va sans dire que, si même j’avais eu alors des expériences spirituelles mémorables, je me croirais tenu de n’en point parler : mais vraiment je n’en ai eu d’aucune sorte. Il n’y avait rien en moi, me semblait-il, qu’une certitude absolue d’accomplir la volonté de Dieu en entrant dans Son Église. Nulle trace, chez moi, d’élévations mystiques, non plus que de tentations contre la foi : et je dois même avouer que cet engourdissement s’est prolongé non seulement jusqu’à ma réception dans l’Église et à ma première communion, mais aussi pendant les quelques mois suivants. Le séjour de Rome lui-même, malgré l’importance des leçons que j’y ai apprises, ne m’a procuré qu’un bien petit nombre d’émotions profondes.

En fait, je subissais alors la réaction naturelle de la lutte terrible où je m’étais trouvé engagé durant toute l’année précédente. Durant cette année-là, sous des formes diverses, j’avais vraiment traversé la gamme entière de la vie spirituelle dont j’étais capable ; et la conséquence avait été que mes facultés avaient fini par tomber dans une espèce de léthargie. Je me permets de faire mention de cela parce que j’ai connu plus d’un converti qui, semblablement, s’est trouvé surpris et déçu de l’insensibilité qui accompagnait pour lui les débuts de la vie catholique. L’âme s’était attendue à voir les cieux s’ouvrir, à en voir jaillir des flots abondants de grâce, des torrents de plaisir, une gloire éblouissante et une musique supraterrestre ; et, au lieu de ces merveilles, rien n’était descendu sur cette âme qu’un immense fardeau, dans une sorte de brouillard percé seulement d’un unique rayon, — le rayon qui venait de l’étoile de la foi divine, aussi ferme et sûre que Dieu sur son trône.

Naturellement, il y a d’autres âmes qui ont le bonheur de sentir autrement. L’un de mes amis, qui est aujourd’hui devenu prêtre comme moi, m’a dit que sa difficulté suprême, au moment de faire sa soumission, était la pensée d’avoir à répudier son ordination anglicane. Cet ami avait été jusqu’alors un pasteur ritualiste, travaillant assidûment parmi les pauvres dans une de nos grandes villes anglaises, et célébrant chaque jour, pendant des années, ce qu’il croyait être le saint sacrifice de la messe. Il m’a dit qu’il voyait approcher presque avec terreur sa première communion, parce qu’il craignait que — ne pouvant pas concevoir que Notre-Seigneur lui témoignât plus de grâce qu’il en avait éprouvé naguère devant son autel anglican — il ne fût tenté de mettre en doute la réalité du changement. Mais dès l’instant où l’hostie sacrée a touché sa langue, il a reconnu la différence. Jamais, depuis ce moment, il n’a douté un seul instant que ce qu’il avait reçu jusque-là n’était que du pain et du vin, accompagnés d’une grâce qui n’avait rien de sacramentel, tandis que ce nouveau don qu’il recevait n’était rien autre que le Corps immaculé du Christ. A quoi j’ajouterai que cet ami est un homme d’âge moyen, tout à fait « raisonnable », et de l’esprit le plus positif.

III

Vers six heures et demie du soir, environ, le Père Réginald m’emmena dans la salle du chapitre, et là, agenouillé auprès du siège du prieur, je récitai ma confession, ainsi que les actes de foi, d’espérance, de charité, et de contrition, après quoi le prieur me donna l’absolution. L’on ne crut pas devoir m’administrer le baptême conditionnel — encore que, naturellement, je fusse tout disposé à le recevoir — attendu que deux témoins de mon baptême précédent attestaient que la cérémonie avait été, sans aucun doute, accomplie conformément aux exigences catholiques. L’absolution donnée, le prieur m’embrassa, comme un père embrasse son fils ; et je me rendis à la chapelle pour remercier Dieu.

Le lendemain matin, je reçus la sainte communion des mains du prieur, dans la belle petite chapelle. Je prolongeai mon séjour jusqu’au lundi, et assistai aux offices du dimanche avec une singulière espèce de contentement tranquille, qui croissait dans mon cœur presque d’instant en instant. Le lundi, je me mis en route vers le nord, pour aller demeurer chez l’ami dont j’ai parlé déjà, qui était alors chapelain dans une grande maison catholique.

Là, une étrange surprise m’attendait. Quelques semaines auparavant, j’avais eu un de ces rêves très intenses qui laissent, durant la journée suivante, une impression à la fois profonde et inexplicable. J’avais rêvé que je marchais sur des hauteurs, au bord de la mer, avec une impression d’isolement assez pénible. Le terrain était nu, tout à l’entour de moi : mais, en m’avançant, j’avais commencé à voir un bois à l’horizon, et puis, tout à coup, je m’étais trouvé sur une éminence d’où m’était apparue une grande forêt, avec la mer au delà. Tout juste au milieu de la forêt s’étalait le toit d’une vaste maison ; et, dès le moment où j’avais aperçu cette maison, j’avais eu soudain conscience d’un plaisir merveilleux, comme celui d’un enfant qui rentre dans sa maison. C’est là-dessus que je m’étais éveillé, toujours encore rempli d’un bonheur extraordinaire.

Or, je n’étais jamais venu voir mon ami dans sa nouvelle demeure, et jamais lui-même ne m’avait fait la moindre description de l’endroit où il vivait. Je ne savais pas même que cet endroit fût voisin de la mer, si bien que, lorsque j’arrivai dans la maison, le soir, et que j’appris que la mer était tout proche, je racontai mon rêve à mon ami, en ajoutant que, d’ailleurs, je ne voyais aucune autre ressemblance entre la vision de mon rêve et cet endroit. Mais voici que, le lendemain matin, il me fit monter sur une éminence qui s’élevait derrière la maison ; et là, chose étonnante, je dus reconnaître que les deux spectacles coïncidaient dans tous les contours généraux ! Je voyais à mes pieds le toit de la grande maison catholique, l’épaisse forêt, et, au delà, le long horizon de la mer. Dans le détail, cependant, il y avait deux ou trois petites choses qui m’apparaissaient différentes ; et surtout je n’éprouvais en aucune façon l’immense joie dont m’avait imprégné la vision de mon rêve.

IV