Ici encore, cependant, ce n’est point parmi les véritables catholiques de toujours que se manifestent habituellement la jalousie et la suspicion à l’égard des convertis : mais, cette fois encore, c’est surtout parmi ceux qui désireraient passer pour tels, parmi ceux qui, avec leur résolution de bien marquer l’absence chez eux de « l’esprit du converti », se sentent conduits à proclamer ce fait par le moyen d’un certain mépris mêlé de reproches. Ils ne sont entrés en possession de leur fortune qu’à une date relativement récente, et c’est afin de cacher leurs origines religieuses qu’ils rabrouent ceux qui ne sauraient prétendre à faire partie d’une telle aristocratie spirituelle.
Il y a donc des défauts chez les catholiques — je pourrais en citer quelques autres encore — et ce serait chose tout à fait inutile de chercher à les nier. Mais ces défauts ne sont aucunement de l’espèce que soupçonnent ou prétendent les non-catholiques. Ces défauts réels sont ceux qui relèvent communément de notre nature humaine, les défauts ordinaires de tous ceux des membres de l’humanité qui échouent à se laisser délivrer de leur faiblesse native par une pénétration complète de leur foi religieuse. Mais, au contraire, les défauts que les anglicans supposent être les plus caractéristiques dans l’Église romaine n’ont absolument rien de caractéristique. Tout d’abord, il n’y a chez les catholiques aucune trace de cette division sur les matières de la foi que l’anglican est obligé d’accepter, un peu comme sa « croix », dans sa propre Église ; il n’existe point, chez les catholiques, d’« écoles de pensée », au sens où l’entendent les anglicans ; et l’on ne saurait découvrir l’ombre même d’une différence dogmatique entre les deux groupes de tempéraments qui se partagent plus ou moins toute l’espèce humaine, les « maximistes » et les « minimistes », ou, comme disent les anglicans à propos de l’Église catholique, les ultramontains et les gallicans. Dans la mesure où ces deux camps existent vraiment — et encore que, pour ma part, en toute franchise, je doive reconnaître l’impossibilité absolue où je suis de classer les catholiques de cette manière — j’imagine que la différence entre eux ne se rapporte qu’au plus ou moins d’opportunité présente d’un certain mode d’action proposé, ou bien ne désigne qu’un goût plus ou moins fort de ce qu’on appelle les méthodes « romaines », et ainsi de suite. Jamais la division entre les catholiques n’atteint des questions d’ordre important : tout au plus s’agit-il de menus détails pratiques, et des plus secondaires.
Il n’existe pas non plus, à ma connaissance, de « mécontentement sourd » à l’intérieur de l’Église. Certes, j’entends continuellement parler de quelque chose de tel, mais toujours seulement de la part de non-catholiques. Il n’existe aucune révolte intellectuelle, du moins que je sache, chez les esprits les plus vigoureux de la communion romaine, et jamais je n’en ai entendu parler que par des non-catholiques. Il n’existe aucune trace de ce que l’on a appelé « l’aliénation du sexe fort ». Au contraire, dans notre pays tout de même qu’en Italie et en France, je ne cesse pas de m’étonner de la prédominance extraordinaire des hommes sur les femmes, pour tout ce qui est de l’assistance à la messe et des autres pratiques, dans nos églises. Le desservant d’une paroisse suburbaine, à qui je parlais tout récemment de cela, m’a dit que, la veille encore, il avait eu le loisir d’observer le nombre et l’espèce des personnes qui avaient assisté à un salut du soir ; et il m’a assuré que la proportion des hommes, par rapport aux femmes, avait été de deux pour un. J’ajoute que ceci, cependant, ne constitue qu’une exception : mais le fait qu’elle illustre n’en est pas moins incontestable.
Toutes ces accusations, que l’on se plaît à lancer librement contre nous, m’apparaissent dépourvues de fondement. Certes, il y a parmi les catholiques, comme ailleurs, des tempéraments chauds et froids, des natures apostoliques et d’autres qui seraient plutôt diplomatiques. Certes il peut se faire, à l’occasion, qu’une petite révolte surgisse, comme elle surgirait dans n’importe quelle société humaine. Certes il peut arriver que des âmes pleines de soi se dissocient de la vie catholique, ou bien, chose plus triste encore, tâchent à rester catholiques de nom tout en n’ayant plus rien de catholique dans l’esprit. Mais ce que je nie énergiquement, c’est que ces divers incidents puissent être considérés, si peu que ce soit, comme des tendances, et plus encore que, à les tenir pour des tendances, ces incidents puissent être regardés, si peu que ce soit, comme caractéristiques du catholicisme. Il n’est pas vrai que le calme merveilleux que l’on voit à la surface de l’Église se trouve, en fait, recouvrir d’ardents conflits intérieurs. Je le nie de la façon la plus formelle : car, simplement, cela n’est point.
Pareillement il est tout à fait faux que la religion catholique ait pour trait distinctif un formalisme qui ne se retrouve pas, au même degré caractéristique, dans les confessions protestantes. Tout au plus cette accusation, souvent répétée, repose-t-elle sur une ombre de vérité : en effet, c’est chose certaine que, parmi les catholiques, l’excès d’émotion et la sentimentalité violente sont généralement découragés, et que l’on est communément enclin à faire consister plutôt l’essence de la religion dans l’adhésion et l’obéissance de la volonté. D’où résulte que, naturellement, des personnes d’une nature relativement peu dévote, lorsqu’elles sont catholiques, continuent à pratiquer leur religion en n’accomplissant que le plus strict minimum de leurs obligations, et cela, parfois, dans des conditions assez médiocres et prosaïques ; tandis que les mêmes personnes, si elles appartenaient à l’anglicanisme, renonceraient complètement à toute pratique religieuse. Si bien que, peut-être, il serait vrai de dire que le niveau émotionnel moyen d’une réunion de catholiques est plus bas que le niveau correspondant d’une réunion de protestants : mais de cela ne dérive en aucune façon que les catholiques soient plus formalistes que les protestants. Ces âmes froides et peu dévotes adhèrent à leur religion simplement par obéissance ; et il y aurait en vérité quelque chose de singulier à vouloir les condamner pour un tel motif ! L’obéissance à la volonté de Dieu — ou même à ce que l’on croit être la volonté de Dieu — n’est-elle pas en réalité plus méritoire, et non pas moins, lorsqu’elle ne se trouve pas accompagnée de consolations émotionnelles et de ferveur sentimentale ?
En résumé, donc, je serais porté à déclarer ceci : que, à en juger par une expérience de neuf années de sacerdoce anglican et huit années de sacerdoce catholique, il y a des défauts aussi bien dans la communion anglicane que dans la communion catholique ; mais que, dans le cas des anglicans, ces défauts sont essentiels et radicaux, puisqu’ils constituent des fissures dans ce qui devrait être divinement intact, c’est-à-dire dans des choses telles que la certitude de la foi, l’unité des croyants, l’autorité de ceux qui devraient être les pasteurs au nom de Dieu ; tandis que, dans le cas de l’Église catholique, ces défauts sont simplement ceux de la faiblesse humaine, inséparables de l’état d’imperfection où tout homme est plongé. Les défauts de l’anglicanisme, et de tout le protestantisme en général, sont des preuves établissant que le système entier n’est point de portée divine ; les défauts dans le système catholique nous montrent seulement que ce système a un côté humain en même temps qu’un côté divin, et c’est là ce que pas un catholique n’a jamais songé à nier.
III
A Rome, j’ai appris une leçon éminemment importante, parmi cent autres. On a fort bien dit que l’architecture gothique représente l’âme aspirant à Dieu, et que l’architecture romane, ou encore celle de la Renaissance, représentent Dieu s’unissant aux hommes. Ces deux aspects de la religion sont également vrais, mais aucun des deux n’est complet sans l’autre. D’une part, il est vrai que l’âme doit toujours tâcher à percer du regard les ténèbres pour découvrir un Dieu qui se cache, toujours se rappeler que l’infini dépasse le fini et qu’une énorme quantité d’ignorance doit être un élément nécessaire de toute croyance. Les contours de ce monde, pour ainsi dire, sont noyés dans l’obscurité : la lueur qui scintille devant nous suffit pour nous faire avancer sur notre route, mais ne peut guère nous aider à rien d’autre. C’est en silence que Dieu est connu, et parmi des mystères qu’il se manifeste. « Dieu est esprit », un esprit sans forme, sans limites, invisible et éternel ; et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en « esprit et en vérité ». Voilà, donc, d’une part, la mystique et profonde obscurité de l’expérience spirituelle !
Mais voici, d’autre part, que Dieu est devenu homme, et que « le Verbe s’est fait chair » ! L’inconnaissable nature divine « est venue habiter parmi nous, sous un vêtement de chair, et nous avons contemplé sa gloire ». Ce qui était caché a été révélé. Ce n’est pas seulement nous qui avons soif et qui cherchons : c’est Dieu qui, ayant soif de notre amour, est mort sur la croix afin de pouvoir ouvrir le royaume des cieux à tous les fidèles, et qui a déchiré le voile du temple sous le contre-coup de son soupir d’agonie, et qui, maintenant encore, se tient et frappe à la porte de tout cœur humain, afin de pouvoir entrer et s’attabler avec l’homme. Le dôme rond des cieux s’est abaissé sur la terre ; les murs du monde sont devenus visibles ; l’immense lumière de la Révélation ruisselle de tous côtés, par des fenêtres claires, sur un sol resplendissant ; et les anges et les hommes frémissent dans une même ivresse d’amour divin ; le maître-autel se dresse en pleine vue, parmi une gloire d’or et de cierges ; et, au-dessus de lui, la tente de Dieu fait homme se montre à tous, pour que tous puissent également voir et adorer.
Or, cet aspect de la religion chrétienne n’avait eu jusque-là, pour moi, presque aucune importance. J’étais un homme du Nord, élevé dans les voies des races du Nord. J’aimais la pénombre, et la musique mystérieuse, et l’ombrage des profondes forêts ; je détestais les espaces amplement ensoleillés, et les trompettes à l’unisson, et les formes rondes et carrées en architecture. Je préférais la méditation à la prière vocale, Mme Guyon à saint Thomas, le treizième siècle — tel que je l’imaginais — au seizième. Jusque vers la fin de ma vie anglicane, j’aurais été prêt à avouer cela franchement ; plus tard, si l’on m’avait affirmé que tels étaient mes goûts, je m’en serais attristé, car je commençais à comprendre que le monde était à la fois matériel et spirituel, et que les croyances définies étaient aussi nécessaires que les aspirations. Mais, en arrivant à Rome, je dus reconnaître décidément combien peu j’avais compris jusque-là.