Je voyais autour de moi une ville qui n’était que Renaissance, étalée sous un ciel limpide et un brûlant soleil ; et la religion, dans cette ville, était l’âme demeurant dans le corps. C’était l’assertion de la réalité du principe humain incarnant le divin. Même les dogmes les plus exclusivement chrétiens m’étaient exprimés en des images païennes. La Révélation parlait sous les formes de la religion naturelle ; Dieu se manifestait ouvertement en pleine lumière ; les prêtres officiaient, répandaient l’eau lustrale, allaient en longues processions avec de l’encens et des cierges, et parfois même donnaient au ciel le nom d’Olympe. Sacrum Divo Sebastiano, je voyais cela inscrit sur un autel de granit. J’avais à écouter les leçons de prêtres professeurs qui criaient, riaient, procédaient à leur enseignement avec une bonne humeur expansive. Je voyais l’image du « père des princes et des rois » exposée dans les rues, le jour de la fête du Pontife, entourée de fleurs et de lumières, tout à fait à la façon dont on avait coutume d’honorer autrefois les souverains temporels. Je descendais dans les catacombes, le jour de Sainte-Cécile, et j’y respirais une odeur de myrte qui venait de branches semées sur le sol, rendant à la mémoire de la sainte le même hommage qui jadis avait été rendu à des vainqueurs de combats tout profanes. En un mot, je commençais à comprendre que « le Verbe s’était fait chair et avait habité parmi nous » ; et que, de même qu’il avait pris la substance créée d’une Vierge pour se pourvoir d’un corps naturel, de même aussi il continuait de prendre la substance créée des hommes — leurs pensées, leurs expressions, et leurs manières d’agir — pour se pourvoir de ce corps mystique au moyen duquel il est toujours avec nous. Est-ce donc que le catholicisme est « matériel » ? Oui, certes ; il l’est tout à fait comme la Création et l’Incarnation, ni plus, ni moins.
Je ne saurais songer à décrire ce que signifie cette découverte, pour une âme de nos races du Nord. A coup sûr, elle signifie le pâlissement de quelques-unes des anciennes lumières qui, jadis, nous avaient paru merveilleuses, dans la demi-obscurité de l’expérience individuelle ; ou plutôt la découverte signifie pour nous la disparition de ces lumières, dans le puissant éclat du plein jour de midi. Placez, à côté d’une pompe romaine, le plus exquis des offices anglicans : combien vous le verrez devenir provincial, local, individualiste ! A côté d’un professeur romain enseignant à des auditeurs de toutes les races les devoirs des citoyens envers l’État, placez un théologien anglican occupé à expliquer les épîtres de saint Paul à de jeunes étudiants de Cambridge ; à côté d’un frère italien de San-Carlo le plus passionné des missionnaires de l’Église anglicane ! Mettez côte à côte les paysans de la Campagne romaine chantant des hymnes à Saint-Jean-de-Latran, avec des branches d’olivier dans les mains, et une pieuse compagnie d’anglicans rassemblés pour les cantiques du soir ; juxtaposez un des officiants de Sainte-Marie-Majeure et le ritualiste le plus parfaitement entraîné ; en costume de « messe ! » Comparez n’importe quel aspect du culte catholique, tel qu’il se montre à Rome, à un aspect correspondant du culte anglican ! Tout de suite la différence apparaîtra, une différence qui aura pour effet de révéler la pauvreté, l’insuffisance timide et médiocre des imitations anglicanes.
Et ainsi, il se trouve qu’un séjour à Rome produit forcément, chez un homme de ma sorte, une expansion de vues dépassant toutes paroles. Tandis que, jusqu’alors, j’avais été accoutumé à me représenter le christianisme comme une fleur délicate, divine en raison même de sa fragilité surnaturelle, je voyais maintenant que c’était un arbre dans les branches duquel tous les oiseaux des airs pouvaient loger à l’aise, un arbre divin par cela seul que l’amplitude de ses branches et la force de ses racines ne pouvaient s’expliquer d’aucune manière humaine. Auparavant, je m’étais fait du christianisme l’image d’un doux et subtil parfum, demandant à être goûté dans le recueillement ; et maintenant je voyais que le christianisme était le levain caché dans les lourdes mesures du monde, et ayant pour effet de faire lever la pâte dans des proportions incalculables.
IV
Ainsi, de jour en jour, l’enseignement de Rome se poursuivait pour moi. J’étais comme un jeune garçon introduit pour la première fois dans un grand dépôt de machines. Autour de moi, les roues mugissaient, d’immenses mouvements se prolongeaient ; le fracas et la puissance m’étourdissaient ; et cependant, peu à peu, je commençais à apprendre qu’il y avait quelque chose qui jusque-là m’était resté inconnu, quelque chose que je n’aurais jamais pu découvrir dans mon calme demi-jour du Nord. C’étaient ici les bureaux du monde spirituel ; ici la grâce était distribuée, le dogme défini, les provisions faites pour les âmes de l’univers entier. Ici Dieu avait choisi son siège pour régner sur son peuple, dans ce lieu où autrefois Domitien, Dominus et Deus Noster, ce singe de Dieu, avait régné concurremment avec le vicaire de Dieu, encore caché dans l’ombre. Le vendredi saint, sous les ruines du Palatin, j’entendais lire : « Si tu laisses cet homme en liberté, tu n’es pas l’ami de César ! » Or, à présent, « cet homme » est roi, et César n’est plus rien. C’est ici en vérité, infiniment plus que partout ailleurs, c’est ici que le levain plongé il y a dix-neuf siècles par la main de Dieu dans la pâte pesante de l’Empire romain s’est exprimé en degrés, en lois, et en dogmes ; c’est ici que le sang de Pierre, qui a arrosé le sol au-dessous de l’obélisque du Vatican, continue de circuler, plus vivant que jamais, dans les veines de Pie X, Pontifex maximus et Pater Patrum, à cent pas de distance de ce même obélisque !
Voilà l’une des choses que j’ai apprises à Rome ; et cette chose-là valait dix mille fois le conflit qui se livrait en moi à son sujet. Je comprenais enfin que rien d’humain n’était étranger à Dieu ; que les efforts des nations préchrétiennes les avaient amenées très près de la Porte de Vérité ; que leurs petits systèmes et tous leurs travaux n’avaient pas été méprisés par Celui qui les avait permis ; et que « Dieu, ayant parlé en diverses occasions et de diverses manières, dans les temps passés, à nos pères par les prophètes, nous avait enfin parlé directement par son Fils, qu’il avait proclamé l’héritier de toutes choses, et par lequel aussi il avait créé le monde, et qui, étant la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance, et faisant purgation de nos péchés, se trouve assis à la droite de la Majesté Suprême ».
V
Et après avoir appris cela à Rome, j’ai appris une fois de plus, de retour en Angleterre, que l’Église est aussi tendre qu’elle est forte. Pareille à son Époux divin, elle voit toutes les choses et tous les hommes, régissant des forces immenses ; et cependant, dans sa divinité, elle ne dédaigne pas « le moindre de ces petits ». Pour le monde, elle est une reine, rigide, hautaine, impérieuse, revêtue d’or et de joyaux : mais pour ses propres enfants elle est une mère, bien plus encore qu’une reine. Elle cicatrise les plaies des plus humbles de ses enfants, elle écoute leurs doléances à peine perceptibles, elle leur enseigne patiemment leurs leçons, et désire passionnément de les voir croître comme autant de princes. Mais surtout elle connaît la manière de leur parler de leur Père, de leur interpréter Sa volonté, de leur raconter l’histoire de Ses exploits. Elle insuffle en eux quelque chose de son propre amour et de son propre respect ; elle les encourage à être francs et sans crainte, à la fois vis-à-vis d’elle et vis-à-vis de Lui. Elle les prend par la main et, par un sentier secret, les introduit en Sa présence.
Tout ce que j’avais trouvé naguère de direction et d’encouragement dans mon ancienne maison, je l’ai retrouvé à présent de la part des prêtres de cette Église, et en les découvrant doués de science aussi bien que d’amour. Toute cette liberté de foi et de pensée individuelles, que quelques-uns se figurent être le privilège des confessions non-catholiques, j’ai trouvé tout cela expressément procuré et garanti dans nos temples, et j’en ai usé désormais avec bien plus de confiance, sachant que l’œil infaillible de l’Église était sur moi, et que, sans faute, elle m’avertirait d’abord, et enfin me frapperait, s’il m’arrivait de me hasarder trop loin. Ses bras sont aussi ouverts à ceux qui veulent servir Dieu dans le silence et la solitude qu’à ceux qui « dansent devant lui de toutes leurs forces ». Car, pareille à la charité, dont elle est l’incarnation, l’Église « est patiente, elle est bonne, elle supporte toutes choses ». En elle « nous savons en partie et en partie nous prévoyons » ; nous sommes assurés de ce que nous avons reçu, et nous attendons avec espoir ce qui est encore à venir. C’est en elle que je comprends suprêmement que, « lorsque j’étais un enfant, je parlais comme un enfant, j’entendais comme un enfant, je pensais comme un enfant ; mais que, lorsque je suis devenu un homme, j’ai dépouillé les choses de l’enfant ».
Ainsi donc, tout ce qui se rencontre dans les autres systèmes, pour individuels qu’on les suppose, tout cela se retrouve dans l’Église : le mysticisme du Nord, la patience de l’Orient, la confiance joyeuse du Sud, et l’entreprise hardie de l’Ouest. L’Église comprend et réchauffe le cœur aussi bien qu’elle guide et informe la tête. Elle regarde la virginité comme l’état le plus honorable, et, en même temps, regarde le mariage comme un sacrement très saint et indissoluble. Elle seule reconnaît explicitement la vocation de l’individu et, en même temps, les idéals de la race, avec un respect pour la foi subjective égal à sa fidélité envers la vérité objective. Elle seule, en effet, est parfaitement familière et tendre avec l’âme isolée, comprenant ses besoins, suppléant à ses lacunes, traitant soigneusement ses faiblesses et ses péchés ; simplement parce qu’elle est grande comme le monde, et vieille comme les âges, et infinie de cœur comme Dieu.