«Vous manquez de confiance, dit-il, et vous avez tort. Nous aussi, nous avons assez de la vie. Nous sommes, comme vous, décidés à mourir. Tôt ou tard, isolément ou réunis, nous nous proposions d'aller au-devant de la mort et de la défier là où elle se tiendrait prête. Puisque nous vous avons rencontré et que votre cas est le plus pressant, que tout s'accomplisse donc cette nuit, et d'un seul coup; si vous le voulez, mourons tous trois ensemble. Notre trio pénétrera bras dessus, bras dessous, la poche vide, dans l'empire de Pluton; nous nous encouragerons mutuellement parmi les ombres!»
Geraldine jouait son rôle avec des intonations si justes que le prince lui-même le regarda, troublé, prêt à le croire sincère. Quant au jeune homme, un flot de sang lui monta au visage et ses yeux étincelèrent.
«Bon, vous êtes des camarades comme il m'en faut! s'écria-t-il avec une gaieté presque effrayante. Tope là et que le marché soit conclu. (Sa main était glacée.) Vous ne savez pas en quelle compagnie vous allez commencer votre course, vous ne savez pas dans quel moment propice vous avez pris votre part de mes tartes à la crème! Je ne suis qu'une unité, mais une unité dans une armée. Je connais la porte dérobée de la Mort. Je suis un de ses intimes et peux vous conduire jusque dans l'éternité sans cérémonie... sans scandale pourtant.»
Ils l'engagèrent derechef à expliquer ce qu'il voulait dire.
«Messieurs, pouvez-vous réunir quatre-vingts livres entre vous?»
Geraldine consulta son portefeuille avec ostentation et répliqua affirmativement.
«Gaillards favorisés que vous êtes! Quarante livres, c'est le prix d'entrée dans le Club du suicide.
—Le Club du suicide, répéta Florizel, que diable est-ce que cela?
—Écoutez, dit l'inconnu, ce siècle est celui du progrès, et j'ai à vous révéler le progrès suprême! Des intérêts d'argent et autres appelant les hommes à la hâte dans différents endroits, on inventa les chemins de fer; puis, les chemins de fer nous séparant de nos amis, il fallut créer les télégraphes, qui permettent de communiquer promptement à travers de grands espaces. Dans les hôtels même, nous avons aujourd'hui des ascenseurs qui nous épargnent une escalade de quelques centaines de marches. Maintenant nous savons bien que cette vie n'est qu'une estrade faite pour y jouer le rôle de fou tant que la partie nous amuse. Une commodité de plus manquait au confort moderne, une voie décente et facile pour quitter cette estrade, l'escalier de derrière menant à la liberté, ou bien, comme je viens de le dire, la porte dérobée de la Mort. Le Club du suicide y supplée. N'allez pas supposer que, vous et moi, nous soyons seuls à professer un désir essentiellement légitime. Bon nombre de nos semblables ne sont arrêtés dans leur fuite que par certaines considérations. Les uns ont une famille qui serait cruellement frappée ou même accusée, d'autres manquent de courage, les préparatifs de la mort leur font horreur. C'est mon cas. Je ne peux ni approcher un pistolet de ma tête ni presser la détente; quelque chose m'en empêche; quoique j'aie le dégoût de la vie, je n'ai pas assez de force pour en finir. C'est à l'intention de gens tels que moi et de tous ceux qui souhaitent d'être fauchés sans scandale posthume que le Club du suicide a été inauguré. De quelle façon? Quelle est son histoire? Quelles peuvent être ses ramifications dans d'autres pays? Je l'ignore, et ce que je connais de sa constitution, je n'ai pas le droit de vous le communiquer. Pour abréger, je suis à votre service. Si vous êtes vraiment las de vivre, je vais vous introduire dans une réunion, et avant la fin de la semaine, sinon cette nuit même, vous serez débarrassés du fardeau de l'existence. Maintenant il est... (le jeune homme consulta sa montre), il est onze heures; à onze heures et demie au plus tard, nous quitterons ce lieu-ci; vous avez une demi-heure devant vous pour examiner ma proposition. C'est plus sérieux qu'une tarte à la crème, ajouta-t-il avec un sourire, et plus agréable, j'imagine.
—Plus sérieux, certainement, répondit le colonel, si sérieux que je vous prierai de vouloir bien m'accorder un entretien particulier de cinq minutes avec mon ami M. Godall!