«Si je n'avais une si grande expérience, dit à la fin le président, je vous renverrais. Mais je connais le monde; il arrive qu'en matière de suicide les causes les plus frivoles sont souvent les plus irrésistibles. Et, lorsqu'un homme me plaît, comme vous me plaisez, monsieur, je presse la conclusion plutôt que je ne la retarde.»
Le prince et le colonel furent soumis à un interrogatoire long et particulier, le prince seul d'abord; puis Geraldine en présence de ce dernier, de sorte que le président pouvait observer la contenance de l'un, tout en écoutant les réponses de l'autre. Le résultat fut satisfaisant et le président, après avoir enregistré quelques détails sur un carnet, leur proposa de prêter serment. On ne saurait imaginer de formule plus absolue de l'obéissance passive, rien de plus rigoureux que les termes par lesquels le récipiendaire se liait pour toujours.
Florizel signa le document, mais non sans horreur. Le colonel suivit son exemple d'un air accablé. Alors le président ayant reçu la somme fixée pour l'entrée, introduisit sans plus de difficultés les deux amis dans le fumoir du Club.
Ce fumoir était de la même hauteur que le cabinet dans lequel il donnait, mais bien plus grand et garni d'une imitation de boiserie de chêne. Un grand feu et un certain nombre de becs de gaz éclairaient la compagnie. Le prince compta: dix-huit personnes. La plupart fumaient et buvaient; une gaieté fiévreuse régnait partout, entrecoupée de silences subits et quelque peu sinistres.
«Est-ce un grand jour? demanda le prince.
—Moyen, répondit le président. Par parenthèse, si vous avez quelque argent, il est d'usage d'offrir du champagne; cela soutient la bonne humeur et constitue un de mes petits profits.
—Hammersmith, dit Florizel, occupez-vous du champagne.»
Puis il fit le tour du cercle, en abordant celui-ci, celui-là; son usage évident du meilleur monde, sa grâce et sa politesse, avec un mélange imperceptible d'autorité, imposèrent très vite à cette assemblée macabre et la séduisirent malgré elle; en même temps il ouvrait les yeux et les oreilles. Bientôt il commença à se faire une idée générale du monde au milieu duquel il se trouvait. Les jeunes gens formaient une majorité considérable; ils avaient les apparences de l'intelligence et de la sensibilité, plutôt que de l'énergie. Si quelques-uns dépassaient la trentaine, plusieurs étaient âgés de moins de vingt ans. Ils se tenaient appuyés contre les tables, changeant sans cesse de maintien; tantôt ils fumaient très fort et tantôt ils laissaient s'éteindre leurs cigares; quelques-uns s'exprimaient bien, mais la loquacité du grand nombre n'était évidemment que le résultat d'une excitation nerveuse, avec absence complète d'esprit et de bon sens. Chaque fois qu'une bouteille de champagne était débouchée, la gaieté augmentait d'une façon manifeste.
Il n'y avait que deux hommes assis: l'un, près de la fenêtre, les mains plongées dans les poches de son pantalon et la tête basse, mortellement pâle, la sueur au front, ne proférait pas un mot; on eût dit une véritable ruine d'âme et de corps; l'autre, sur un sofa qui le séparait de la cheminée, différait étrangement de tout le reste de la compagnie. Peut-être n'avait-il guère que quarante ans, mais on lui en eût donné dix de plus. Florizel pensa qu'il n'avait jamais vu un être plus hideux, plus ravagé par la maladie et les excès. Il n'avait que la peau et les os, était en partie paralysé et portait des lunettes d'une puissance si extraordinaire que ses yeux paraissaient à travers singulièrement grossis et déformés. Excepté le prince et le président, il était dans ce salon l'unique personne qui conservât le calme de la vie ordinaire.
Les membres du Suicide Club ne se piquaient pas d'une tenue très décente. Quelques-uns tiraient vanité des actions déshonorantes qui les avaient amenés à chercher un refuge dans la mort; on écoutait sans témoigner de désapprobation. Il y avait un accord tacite contre les arrêts de la morale et quiconque franchissait le seuil du Club jouissait déjà de quelques-unes des immunités de la tombe. Ils burent à la mémoire les uns des autres et à celle des suicidés remarquables du passé. Ils comparaient et développaient leurs vues différentes sur la mort; ceux-ci déclarant que ce n'était rien que ténèbres et néant, ceux-là, espérant que, cette même nuit, ils iraient escalader les étoiles.