Silas prit congé du prince Florizel avec gratitude et déférence; mais, poussé par sa curiosité ordinaire, il s'attarda dans Box-Court, jusqu'à ce qu'il l'eût vu s'éloigner en équipage, se rendant chez le colonel Henderson, de la police. Républicain comme il l'était, ce fut avec un sentiment presque de dévotion que le jeune Américain ôta son chapeau pendant que la voiture disparaissait. Et, le soir même, il prit le train pour retourner à Paris.
Voilà (fait observer mon auteur arabe) la fin de l'Histoire d'un médecin et d'une malle. Passant sous silence quelques réflexions sur la toute puissante intervention de la Providence, très convenables dans l'original, mais peu appropriées à notre goût d'Occident, j'ajouterai que Mr. Scuddamore a déjà commencé à monter les degrés de la renommée politique, et que, d'après les dernières nouvelles, il était shérif de sa ville natale.
[L'AVENTURE DES CABS]
Le lieutenant Brackenbury Rich s'était singulièrement distingué aux Indes, dans une guerre de montagnes; il avait, de sa propre main, fait un chef prisonnier. Sa bravoure était universellement reconnue; aussi, quand, affaibli par un affreux coup de sabre et par la fièvre des jungles, il revint en Angleterre, la société se montra-t-elle disposée à le fêter comme une célébrité au moins de second ordre. Mais la marque distinctive du caractère de Brackenbury Rich était une sincère modestie; si les aventures lui étaient chères, il se souciait fort peu des compliments; il alla donc attendre tantôt sur le continent, dans des villes d'eaux, tantôt à Alger, que le bruit de ses exploits se fût éteint. L'oubli vient toujours vite en pareil cas et, dès le commencement de la saison, un homme sage put rentrer à Londres incognito. Comme il n'avait que des parents éloignés, demeurant tous en province, ce fut presque à la façon d'un étranger qu'il s'installa dans la capitale du pays pour lequel il avait versé son sang.
Le lendemain de son arrivée, il dîna seul au cercle militaire, donna des poignées de main à quelques vieux camarades et reçut leurs chaleureuses félicitations, mais tous avaient des engagements d'un genre ou d'un autre, et il fut bientôt laissé complètement à lui-même. Brackenbury était en tenue du soir, ayant formé le projet d'aller au théâtre: il ne savait cependant de quel côté diriger ses pas. La grande ville lui était peu familière; il avait passé d'un collège de province à l'école militaire et, de là, était parti directement pour l'Orient. Du reste, les hasards d'un nouveau genre ne l'effrayaient pas; il se promettait nombre de jouissances variées dans l'exploration de ce monde inconnu.
Il se dirigea donc, en balançant sa canne, vers la partie ouest de Londres. La soirée était tiède, déjà sombre, et, de temps en temps, la pluie menaçait. Cette multitude de figures, se succédant à la lumière du gaz, excitait l'imagination du lieutenant, il lui semblait qu'il pourrait marcher éternellement dans cette atmosphère troublante et environné par le mystère de quatre millions d'existences. Regardant les maisons, il se demanda ce qui se déroulait derrière ces fenêtres vivement éclairées; il examinait chaque passant et les voyait tous tendre vers un but quelconque, soit criminel, soit généreux, qu'il eût voulu deviner.
«On parle de la guerre, pensa-t-il, mais ceci est le grand champ de bataille de l'humanité.»
Et alors il s'étonna d'avoir marché si longtemps déjà sur une scène aussi compliquée, sans rencontrer l'ombre d'une aventure pour son propre compte.
«Tout vient à son heure, se dit-il enfin. Je serai forcément entraîné dans le tourbillon, avant peu.»