La nuit était assez avancée, lorsqu'une grosse averse très froide, tomba soudain. Brackenbury s'arrêta sous quelques arbres et, pendant qu'il cherchait à se garantir, il aperçut le cocher d'un de ces fiacres qu'on appelle hansom-cabs, lui faisant signe qu'il était libre. L'offre tombait à propos; il leva sa canne pour toute réponse et eut vite fait de se mettre à l'abri.

«Où faut-il aller, monsieur? demanda le cocher.

—Où vous voudrez», répondit Brackenbury.

Immédiatement, à une allure vertigineuse, le cab partit à travers la pluie et un dédale de villas. Chaque villa, avec son jardin en façade, était tellement semblable à l'autre, il était si difficile de distinguer les rues désertes et faiblement éclairées, les places, les tournants par lesquels le cab précipitait sa course, que Brackenbury perdit bientôt toute idée de la direction qu'il suivait. Un instant il lui sembla que le cocher s'amusait à le faire tourner dans un même quartier; mais non, l'homme avait un but; il se hâtait vers un endroit déterminé, comme si quelque affaire pressante l'eut attendu. Brackenbury, étonné de son habileté à se reconnaître au milieu d'un tel labyrinthe, un peu inquiet aussi, se demandait la raison de cette extraordinaire vitesse. Il avait entendu raconter des histoires sinistres d'étrangers, auxquels il était arrivé malheur dans Londres. Son conducteur faisait-il partie de quelque association sanguinaire? Et lui-même était-il entraîné vers une mort violente?

Ce soupçon s'était à peine présenté à son esprit que le cab tourna un angle et s'arrêta net sur une large avenue, devant la grille de certaine villa brillamment illuminée. Un autre fiacre s'éloignait à l'instant, et Brackenbury put voir un gentleman, reçu à la porte d'entrée par plusieurs laquais en livrée. Il s'étonna que le cocher se fût justement arrêté devant une maison où il y avait réception, mais il ne douta pas que ce ne fût par suite d'un accident et continua de fumer tranquillement jusqu'à ce qu'il entendît le vasistas se relever au-dessus de sa tête:

«Nous voici arrivés, monsieur.

—Arrivés? répéta Brackenbury, arrivés où?

—Vous m'avez dit de vous conduire où il me plairait, répondit le cocher en riant, et nous y voici.»

Brackenbury fut frappé du ton singulièrement doux et poli de cet homme d'une classe inférieure; il se rappela la vitesse avec laquelle il avait été mené et remarqua que le cab était plus élégant que la majorité des voitures publiques.

«Il faut que je vous demande une petite explication, dit-il. Comptez-vous me mettre dehors par cette pluie? Mon brave, je pense que c'est à moi que le choix appartient.