Disons d'abord que nous étions largement représentés à la Constituante de 1868, et que si un certain esprit de libéralité a marqué les délibérations de cette dernière, nous ne pouvons qu'en savoir gré au tempérament généreux des délégués de notre race.
Malgré la chaleur des brûlantes passions politiques de l'époque, la conduite et les décisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donnée alors à l'État, la moindre apparence de représailles, le plus léger soupçon de rancune cachée, la plus petite trace de lâcheté.
Cette Constitution, par ses ordonnances modérées, est au contraire tout à l'éloge des délégués créoles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils ont voté pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans distinction de couleur ou de condition antérieure. En d'autres termes, ils ont élargi le cadre des privilèges civils de toutes les races, au lieu de le restreindre.
Un coup-d'œil jeté sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira pour éclairer tout esprit honnête et raisonnable désireux de se renseigner sur les dispositions des délégués.
Cet article permettait à tout citoyen de jouir de ses droits du moment qu'il acceptait le système de Reconstruction stipulé par le Congrès, en 1867.
Certes, aux Créoles de couleur ne revient pas le mérite exclusif des mesures libérales qui furent adoptées, mais il est juste de leur savoir gré de ce qu'ils se soient rangés du côté de la modération lorsqu'il fut question de déterminer la position des adversaires.
L'avenir n'aura pas de reproche à leur faire, car les preuves écrites qu'ils ont laissées dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de magnanime.
UNE PHASE OUBLIEE
Le monde oublie si facilement les choses du passé, qu'il est quelquefois nécessaire de revenir sur des incidents dont le récit attristant semble être pourtant trop délicat pour être souvent répété.
Après la malheureuse journée du 30 juillet 1866, qui a coûté tant de sacrifices et de larmes à la population créole, il s'est déroulé de ces incidents dont le souvenir n'aurait jamais dû s'effacer de notre mémoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous l'administration du Président Johnson, ainsi que de certains contretemps que la population a subis dans un temps ou dans un autre.