Ce qui rendait les dispositions des populations rurales plus dangereuses encore, c'étaient les espérances contre-révolutionnaires qui se rattachaient à leurs antipathies religieuses. Plus on étudie l'histoire de cette époque, plus on se rend compte de la faute immense commise par l'Assemblée Nationale, en ajoutant cet élément fatal de discorde à toutes les causes de désunion qui travaillaient le royaume et menaçaient surtout les départements sur la frontière. C'est par haine des jureurs que les paysans catholiques d'Alsace devinrent en partie les alliés des Rohan, des Mirabeau, des Condé, menaçant dès lors le sol de la patrie, et servirent d'intermédiaires et d'espions aux traîtres, qui attendaient le signal de la lutte ouverte pour déserter à l'étranger.
Tout indiquait, vers la fin de mai 1791, qu'une crise terrible allait éclater, soit à l'intérieur, soit au dehors. En Alsace, le nouveau commandant de la province, M. de Gelb, était un militaire, longtemps retraité, cassé par l'âge, sans autorité sur ses troupes et soupçonné dès lors d'incivisme, soupçon que son émigration devait justifier plus tard. Quoique Strasbourgeois de naissance, on avait été fort mécontent chez nous de lui voir confié un poste aussi difficile; ses adversaires l'avaient même accusé de travailler en secret à la destruction du nouvel ordre des choses[107]. En tout cas, il ne surveillait pas ses officiers et sans cesse on en voyait circuler quelques-uns, avec ou sans déguisements, sur le chemin d'Ettenheim à Strasbourg[108]. Sous ses yeux, on recrutait dans la garnison des volontaires pour la légion de Mirabeau[109]. Des espions de Rohan sillonnaient le pays déguisés en mendiants, en maquignons, etc., pour distribuer des appels à la révolte et entraîner la jeunesse au delà du Rhin[110]. On en arrêtait un à Habsheim et son arrestation était suivie de celle du curé du village, ainsi que de son collègue de Krembs[111]. Les municipalités des localités qu'on croyait douteuses étaient bombardées de lettres pastorales, déclarations, bulles et autres imprimés qui arrivaient non-affranchis. Celle de Mutzig se plaignit d'avoir à payer en un jour trente-six sols de port pour des envois postaux de ce genre[112]! Dans la Société des Amis de la Constitution, on donnait lecture d'une correspondance échangée entre le procureur-syndic du district, Acker, et le prince Joseph de Hohenlohe, du Grand-Chapitre de la Cathédrale. Le procureur ayant réclamé les titres et pièces relatives aux propriétés du Chapitre, le prince lui répondait que, dans peu de jours, l'armée contre-révolutionnaire allemande passerait le Rhin, réinstallerait l'ancien ordre de choses et remettrait chacun à sa place[113].
[Note 107: On disait qu'il avait un dépôt d'écrits incendiaires dans sa campagne à l'île des Epis. Gesch. der gegenw. Zeit, 26 mars 1791.]
[Note 108: Gesch. der gegenw. Zeit, 20 mai 1791.]
[Note 109: Strassb. Zeitung, 18 mai 1791.]
[Note 110: Un agent de Bernhardswiller amenait, en huit jours, vingt-six jeunes gens de Bernhardswiller et d'Obernai à Ettenheimmünster. Strassb. Zeitung, 1er juin 1791.]
[Note 111: Pol. Litt. Kurier, 9 juin 1791.]
[Note 112: Strassb. Zeitung, 30 mai 1791.]
[Note 113: Gesch. der gegenw. Zeit, 24 mai 1791.]
A Strasbourg même, les partisans de l'ancien régime semblaient espérer et préparer un prompt revirement. Les journaux signalaient les distributions d'argent (fort modestes d'ailleurs, à ce qu'il nous semble, et peu dangereuses) du chirurgien Marchal à de vieilles femmes dévotes[114]. Ils racontaient aussi comment le receveur de l'Œuvre-Notre-Dame, M. Daudet, ayant à payer leurs gages quotidiens de huit sols aux six gardiens de la Cathédrale, avait tendu à l'un deux un assignat de quatre-vingt livres, total nominal exact de leur salaire mensuel à tous, en criant d'un air moqueur: Vive la Nation! Quand le pauvre gardien l'avait supplié de le satisfaire en monnaie, il l'avait renvoyé, disant qu'il n'avait pas d'autre argent[115]. Sans une veuve, bonne patriote, qui leur versa le montant de l'assignat, les modestes fonctionnaires de l'Œuvre auraient perdu douze livres en changeant le papier chez un banquier. „Mais Daudet n'est-il pas un coquin?” disait la Gazette de Strasbourg en manière de péroraison[116]. Rodolphe Saltzmann, son rédacteur, était pourtant l'un des plus modérés parmi les défenseurs des idées nouvelles, et figurera bientôt parmi les réactionnaires les plus haïs.