Juliette avait conservé sa petite robe intacte et presque propre sous le tablier blanc; mais Folla, grand Dieu! en quel état elle se présentait! Ses jambes nues étaient ensanglantées, ses mains égratignées, ses vêtements souillés et déchirés, ses cheveux embroussaillés.
Folla fut vertement grondée et dut aller réparer le désordre de sa toilette. Juliette essaya de la défendre en racontant l'incident des poulets et en disant comment la petite fille avait rendu service aux Serriau; mais on ne comprit rien à cette histoire, trop précipitamment narrée, et, pour prix de sa bonne action, Folla ne reçut que des admonestations.
Le lendemain cependant, en se promenant avec Fraülen, on rencontra la mère Serriau.
"Ah! Mademoiselle, dit-elle à l'institutrice dans son patois à peine compréhensible en sa bouche édentée, la bonne petite fille que mam'zelle Sophie! Mes poulardes étions tous perdus sans elle. Elle me les a retrouvés les uns après les autres, même que les buissons lui zont tout épiné les jambes et les doigts. Sans ça mon homme et moi étions bien empêchés, que ça faisait ben une pièce de six francs perdue par bête, puisque je les élevons pour les engraisser."
Justice fut donc rendue à l'enfant complaisante, et on ne lui reprocha plus sa robe fripée. Mais, hélas! les gronderies n'en pleuvaient pas moins chaque jour sur la paresseuse, dont les devoirs étaient criblés de fautes, et l'été ne s'écoula point sans que les leçons de piano et de guitare fussent souvent remplacées par un pensum.
Une autre fois on fut en plus grand émoi encore au château,
Mlle Folla s'étant fait chercher pendant trois quarts d'heure.
Voilà ce qui était advenu.
En poursuivant un beau papillon-sphinx, la petite était sortie de la cour; il n'y avait personne dans le chemin; après y avoir couru l'espace de quelques mètres, elle atteignit le joli insecte, qu'elle rendit à la liberté après l'avoir examiné de près, car elle avait trop bon cur pour lui faire du mal, et s'apprêta à revenir sur ses pas.
Mais elle entendit des cris affreux qui partaient d'une chaumière située non loin de là sur la route.
"Bon, pensa-t-elle, que se passe-t-il chez les Moussard? Ce sont des gens qui ont toujours du malheur: si j'allais voir?" Elle secoua la poussière brillante que le papillon avait laissée à ses doigts, et courut à la masure; ce n'était pas une ferme, mais plutôt un bâtiment triste et noir, entouré d'un jardinet moisi où picoraient quelques poules sur un fumier nauséabond.