A dîner, par bonheur il y avait du monde: deux ou trois convives ramenés de la ville par M. Milane. On ne fit donc pas attention à Folla, qui avait le cur trop gros pour manger. Elle retenait ses pleurs à grand'peine, la pauvre mignonne, et se disait tout bas: "Je ne suis qu'une enfant adoptée par charité. Bonne maman, bon papa, que j'ai crus si longtemps mes parents, ne sont que mes bienfaiteurs. Je ne suis que la sur de lait de Juliette, et non sa cousine. Que dira-t-elle, Juliette, lorsqu'elle apprendra que je suis la fille d'un… forçat et d'une folle? Elle ne voudra peut-être plus me toucher la main."
Le soir, après dîner, Mlle Cayer raconta une histoire aux enfants. Folla l'écouta d'abord distraitement, tout entière à ses tristes pensées; mais le conte finit par lui frapper l'esprit: il parlait d'un petit garçon trouvé, qui avait plus tard été reconnu par sa famille, et qui de pauvre était devenu riche, de malheureux bien heureux.
"Mademoiselle, demanda Folla d'une voix troublée, si ç'avait été le contraire, est-ce que Pierre serait quand même retourné à ses parents, si ceux-ci avaient été pauvres et misérables, au lieu de riches et considérés, est-ce qu'il aurait dû quand même changer de position?
Certainement, ma petite Folla, répondit Mlle Cayer, qui ne se doutait de rien; un enfant doit toujours suivre ses parents, aussi bien s'ils sont indigents et méprisés, et sans rougir d'eux, à plus forte raison s'ils sont à plaindre."
Quand la nuit fut venue et que les fillettes s'étendirent dans leurs petits lits blancs, sous les rideaux soyeux, Folla se releva doucement, et, s'assurant que Juliette dormait profondément, elle souffla la veilleuse et se recoucha toute frileuse.
Alors elle enfouit sa tête brune dans l'oreiller et pleura de toutes ses forces, étouffant le plus qu'elle le pouvait le bruit se ses sanglots.
Le lendemain matin elle se leva toute pâle et très grave. Elle embrassa tendrement Juliette comme à l'ordinaire; mais elle eut beau faire, elle ne put venir à bout de rire avec elle.
"J'ai encore deux jours pour réfléchir et pour attendre que mon père revienne. Que fera-t-on de moi? pensait-elle; que diront M. et Mme Milane?… Mon Dieu! que je suis malheureuse! Je suis sûre qu'il n'y a pas sur terre une petite fille plus triste que moi."
On trouva, au déjeuner, que Folla avait la mine tirée et l'air mélancolique.
La pauvre enfant faillit fondre en larmes. On crut que Mlle
Cayer l'avait grondée.