Folla retint un sanglot.
"Prenons patience, dit-elle à son père; je la soignerai, je la caresserai si bien, qu'elle finira par me reconnaître, vous verrez."
Félix Marlioux partit pour s'occuper de son installation prochaine à Marseille, et Folla demeura seule avec la pauvre insensée. Elle s'en effraya un peu d'abord, puis elle reprit courage.
Elle visita la maison pour en connaître tous les coins et recoins; ce ne fut pas long.
Quand elle connut la place de chaque chose, elle retira du feu le lait qui avait bouilli. Son père avait déjeuné avant de sortir; elle en versa dans un bol de faïence minutieusement lavé, et coupa une tranche de pain; puis elle apporta le tout devant Gervaise, qui la regarda fixement, étonnée.
"Mangez, mère," lui dit la petite fille.
Gervais obéit et mangea assez avidement pour faire penser qu'on devait souvent la négliger.
Quand elle eut terminé son repas, Folla déjeuna à son tour; ensuite elle lava les bols et les cuillers, mit tout en ordre dans la chambre, et entra dans son réduit, où sa malle était déposée.
Elle l'ouvrit alors, et ses larmes coulèrent amères et pressées en retrouvant tous ses chers souvenirs, qui gardaient comme un parfum de la Seille et de sa vie heureuse. Il y avait là sa guitare, ses cahiers et ses livres d'écolière paresseuse, puis ses robes. Mme Milane avait eu le tact de n'y placer que les plus simples: deux costumes de laine sombre, un autre plus chaud, en drap, sans garniture.
Celui que Folla avait sur elle en ce moment était en flanelle grise, orné d'un galon rouge. Elle mit soigneusement son tablier le plus grand, referma la malle après avoir donné un baiser presque religieux à la guitare. Il lui restait de l'ouvrage à faire: son petit nécessaire de toilette n'avait pas été oublié par la main prévoyante de bonne maman. Folla y prit sa brosse, son peigne, et vint à sa mère, toujours assise à la même place. Elle peigna non sans peine les cheveux gris emmêlés de la pauvre femme, et les disposa assez adroitement en chignon au sommet de la tête.