Mon Dieu, tout simplement une enfant adoptée, une sur de lait de Juliette, pas autre chose.

Il y avait environ neuf ans de cela: Gervaise, la nourrice de cette dernière, partageait ses soins et son lait entre la petite Kernor et sa propre fille.

Gervaise habitait avec son mari une ferme aux environs d'Avignon.

Le médecin de Mme Kernor ordonna pour leur bébé, qui était née frêle et maladive, l'air pur de la campagne et le soleil. Voilà pourquoi, malgré les larmes de la jeune mère, on confia la petite fille à Gervaise.

L'excellente femme prodiguait si bien ses soins à ses deux nourrissons, qu'on ne savait à laquelle elle montrait le plus d'amour.

Sophie et Juliette tétèrent, vagirent, jouèrent et grandirent donc de concert.

Toutes deux mignonnes et gentilles, elles se ressemblaient beaucoup; d'ailleurs, à cet âge, tous les bébés sont semblables ou à peu près; elles avaient également un teint clair, une bouche rose, des yeux foncés et une voix argentine. On les eût confondues certainement sans le costume qui différait, riche chez l'une, pauvre mais propre chez l'autre. A la longue, les cheveux blonds de l'enfant de Gervaise brunirent progressivement, tandis que Juliette garda ses boucles mordorées.

Pendant que leur fille prospérait chez sa nourrice, M. et Mme
Kernor voyageaient en Italie. A leur retour ils s'arrêtèrent à
Avignon pour reprendre leur trésor, alors âgé d'une quinzaine
de mois.

Ils trouvèrent la petite ferme en grand émoi; il courait dans le pays une vague rumeur: un crime avait été commis.

La Gervaise pleurait, la tête cachée dans son tablier, tandis que les bébés criaient, demandant vainement leur soupe.