La Gervaise était bien malheureuse; "son homme" avait disparu depuis la veille, et des langues malveillantes disaient que "le coup" pouvait bien venir de lui.

M. et Mme Kernor la consolèrent de leur mieux, mais ce n'était point tâche facile.

En même temps ils caressaient les deux mignonnes, surtout la petite Sophie, qui avait les yeux noirs de Mme Kernor et le sourire de son mari.

Quand Gervaise fut apaisée et capable de parler et d'entendre, la jeune femme lui montra Sophie:

"C'est la mienne, n'est-ce pas, nounou? Dire qu'il y a plus d'un an que j'ai quitté mon enfant, et que j'hésite à la reconnaître.

La vôtre, Madame, c'est celle-ci," fit Gervaise en
désignant Juliette.

Et elle se couvrit de nouveau le visage pour sangloter de plus belle.

Vraiment, l'idée qu'on lui enlevait son nourrisson n'était point faite pour tarir ses larmes.

Mme Kernor lâcha la petite Sophie pour presser Juliette contre son cur. Celle-ci n'avait rien des Kernor, c'était vrai; mais elle était plus frêle, plus blanche, et enfin, dans la suite, on retrouverait mieux chez elle les traits de la famille; même, en la bien considérant, on lui découvrait une vague ressemblance avec un aïeul de M. Kernor.

Gervaise fut comblée de présents et de bonnes paroles: elle avait si bien soigné Juliette! Mais tout cela parut redoubler son chagrin, au contraire, et le soir la trouva seule à la même place, pleurant toujours, sans que les cris suppliants de Sophie parvinssent à l'arracher à sa douleur.