"Bonne maman, j'ai peur," fit celle-ci en se serrant contre
Mme Milane.
Et certes, avec son visage altéré par l'émotion et ses grands yeux dilatés par l'épouvante, elle ressemblait d'une manière frappante à la pauvre Gervaise.
Mme Milane ne disait rien, et les regardait toutes les deux.
Avidement, dans un geste fébrile, la folle alla à Juliette, qui se reculait de plus en plus pour l'éviter, l'assit de force sur une chaise, et la déchaussa sans qu'aucun des assistants, frappé de stupeur, pensât à l'en empêcher.
Quand elle eut mis à nu la jambe droite de la fillette et qu'elle tint dans sa main brune ce petit pied blanc et fin, elle poussa un nouveau cri, et cette fois dans ce cri il y avait une allégresse délirante.
Elle posa son doigt sur une petite cicatrice qui se montrait au-dessus du coup-de-pied, et y colla ses lèvres avec passion.
"Ma fille! j'ai retrouvé ma fille!" répétait-elle si ardemment, que tous se sentirent le frisson dans les veines, et que Folla se souleva sur son séant, malgré sa faiblesse, pour mieux voir.
"Juliette Kernor n'est pas votre fille, ma bonne Gervaise, dit Mme Milane d'un ton ferme. Vous voyez bien que vous effrayez cette enfant, relevez-vous et laissez-la; votre fille est là, sur ce lit; regardez-la, et ne lui faites pas le chagrin de la renier."
Mais Gervaise demeurait agenouillée sur le sol, passant ses mains sur son front, non plus avec égarement, mais comme si elle ressaisissait dans sa pauvre tête, depuis si longtemps malade, la raison qui en avait fui.
"Ecoutez, dit-elle enfin, je ne suis plus folle; je l'ai été bien des années, je le sais; à présent j'ai l'esprit tout à fait sain, je le sens, je vous le jure; j'ai revu mon enfant, et cela m'a guérie. Madame, ajouta-t-elle en se traînant aux pieds de Mme Milane, atterrée, vous avez beaucoup à me pardonner, mais j'ai cruellement expié ma faute. Ecoutez: l'enfant que j'ai remise il y a huit ans et demie à votre fille, Mme Kernor, ce n'était pas la sienne, c'était la mienne, ma blonde Sophie; et j'ai fait ce coupable échange, affolée que j'étais, parce que mon mari était un voleur, qu'il allait être arrêté, envoyé au bagne, et j'ai eu peur que la honte paternelle ne rejaillît sur toute la vie de mon enfant. Je voulais qu'elle fût heureuse, qu'elle fût considérée plus tard, et non montrée au doigt comme la fille d'un forçat. Et voilà que depuis plusieurs mois un travail se faisait silencieusement dans ma pauvre tête: je voyais à mes côtés cette fillette brune qui me soignait, m'embrassait, m'appelait sa mère, et elle n'était pas à moi, et je savais bien que je n'étais pas sa mère, me demandant comment elle se trouvait là. A présent je comprends; quelque chose s'est brisé dans mon cerveau en voyant cette enfant-là que vous croyiez vôtre, blonde et blanche comme je l'étais jadis; j'ai compris qu'on a ramené à mes côtés celle que j'avais fait passer pour ma fille à moi, mais qui est en réalité une Kernor. Voyez, n'a-t-elle pas les yeux noirs de sa mère? Et si vous ne me croyez pas encore, regardez cette petite marque blanche sur la jambe de ma Sophie; c'est cela qui lève mes derniers doutes, si je pouvais en avoir après que mon cur de mère eût parlé.