"Un jour (elles étaient bien petites alors les deux mignonnes), dans un accès de colère, mon mari brisa un base de verre dont les éclats blessèrent ma fille au-dessus du pied. J'ai fermé la blessure, mais la marque est restée, et j'en bénis le Ciel, puisqu'elle me permet de reconnaître mon enfant."

Folla écoutait avidement, les lèvres entr'ouvertes, les yeux démesurément agrandis… Si c'était vrai, ce que cette femme disait!

"Voyons, dit M. Milane en intervenant, il ne faut pas prononcer de telles choses à la légère, madame Gervaise. Ce que vous avancez là est grave; savez-vous que, pour un rapt d'enfant, car enfin on ne peut guère qualifier autrement votre conduite passée, il y va de la prison?

Je le sais, Monsieur, répliqua Gervaise avec énergie en se relevant; qu'on m'envoie en prison si l'on veut, mais qu'on me laisse ma fille, ma Sophie, mon enfant! Mais regardez donc si elle n'est pas mienne: elle me ressemble; c'est moi à quinze ans; la vôtre n'a rien de moi.

Gervaise a raison, dit tout à coup une voix masculine; l'enfant avait au pied la cicatrice d'une blessure que je lui avais faite dans un accès de colère, je me le rappelle. Cré nom! ma femme me l'a-t-elle assez reproché! Elle ne se doutait pas que cela servirait si bien un jour. Seulement je ferai observer que la petite ne se montre pas très empressée à embrasser ses parents, perdus depuis si longtemps; l'autre était moins demoiselle, je crains que nous ne perdions à l'échange."

Félix Marlioux était entré pendant cette scène sans qu'on fît attention à lui; il avait tout entendu, et intervenait à son tour.

On se souvient d'ailleurs qu'il avait trouvé une ressemblance frappante entre Gervaise et Juliette, en la rencontrant à Pallavas.

"Allons, petite, poursuivit-il en s'adressant à cette dernière, viens tendre la joue à papa. Eh bien! nous sommes fière?… tant pis!"

Juliette, vers laquelle il s'avançait, poussa un cri de terreur et enfouit sa tête blonde désespérée dans la robe de Mme Milane.

"A moi! mais viens donc à moi! criait Gervaise en lui tendant les bras; tu ne peux me repousser, moi, tu ne peux avoir peur de ta mère.