Prenez patience, Gervaise, dit Mme Milane avec autorité, l'enfant a été trop brusquement surprise; laissez-la reprendre un peu ses esprits.

Ah! Madame, répliqua Gervaise en s'essuyant les yeux, je crains bien que ma Sophie à moi ne vaille pas votre petite- fille, celle que vous appelez Folla! Il n'y a pas au monde d'enfant meilleure, plus délicate, plus oublieuse d'elle-même. A présent que la raison m'est revenue, je me souviens; je puis dire avec quel dévouement elle a pris soin de moi, de moi qu'elle croyait sa mère et qui ne voulais pas l'appeler ma fille. Pauvre ange! a-t-elle souffert! Que voulez-vous, Madame! je pensais que ce n'était pas la mienne. Gardez-la bien, soignez-la bien, votre Folla; vous lui devez beaucoup d'amour, presque une réparation, car elle a bien pâti chez nous."

Et Gervaise se mit à raconter avec feu quelle était la vie de l'enfant pendant les mois passés, et comme elle supportait patiemment toutes sortes de douleurs.

Enfin on pensa à caresser Folla, à la couvrir de baisers, à lui demander pardon de l'avoir négligée involontairement.

Mais elle était si affaiblie, qu'elle ne pouvait répondre aux démonstrations affectueuses qui lui étaient prodiguées.

On s'aperçut alors de sa pâleur et de son silence.

"Qu'as-tu? lui demanda Mme Milane inquiète. N'es-tu point heureuse d'entendre ce que dit Gervaise?

J'ai faim, répondit l'enfant d'une voix faible, grand'faim!

Elle a faim, grand Dieu! qui sait depuis quand elle n'a pas mangé, pauvre ange! et nous qui… Vite, Gervaise, où pourrons-nous trouver quelque chose de réconfortant pour elle?

Je ne sais pas," répondit tristement l'ancienne nourrice. On oubliait qu'elle se laissait servir depuis longtemps, sans faire quoi que ce fût d'elle-même.