"Si vous voulez, j'irai, moi," dit Félix Marlioux en s'approchant humblement.

Il n'avait pas bu de toute la journée, par la raison qu'on ne lui faisait plus crédit nulle part, et que ses camarades ne lui payaient plus rien. Il avait réfléchi beaucoup, depuis un moment surtout.

Il prit la pièce qu'on lui tendait, et courut à la première boutique, d'où il put rapporter un peu de bouillon et du pain.

Folla se jeta dessus avidement. Mme Milane pleurait; M. Milane regardait d'un air sombre sa petite-fille, sa véritable petite-fille, manger ainsi en affamée. Lui aussi songeait.

Il songeait que Juliette, l'enfant gâtée et personnelle, avait eu jusqu'à ce jour à la place de l'autre toutes les tendresses, toutes les joies: elle en avait profité en égoïste, regrettant tout juste sa sur de lait pendant les premiers jours, parce qu'elle était seule pour jouer, et se consolant bien vite avec des jouets et des amies nouvelles. Elle n'avait plus parlé de Folla que rarement, ne demandant pas à la revoir, et tout à l'heure encore, sur la route d'Endoume, elle avait détourné la tête pour ne pas la reconnaître dans la fillette pauvre qui l'appelait.

"Madame Gervaise, dit-il enfin, vous avez raison, votre fille, la voilà; nous vous la rendons, et reprenons notre petite Folla; il est bien juste que la chère mignonne jouisse enfin de la famille et des avantages qui lui ont été enlevés injustement.

"Juliette, viens, ma chérie! non pas toi, fit-il en voyant la fausse Juliette se diriger vers lui; toi tu es maintenant et pour toujours Sophie Marlioux, et tu vas rester ici avec tes parents.

Ici? mon Dieu! mon Dieu! non, jamais, cria l'enfant en se tordant dans une crise de larmes. J'ai peur de cet homme qu'on veut me donner pour père, de cette femme qui veut m'embrasser. J'ai horreur de cette maison froide et noire. J'ai peur de la pauvreté, de la misère. Je ne veux pas être mal vêtue, mal nourrie, obligée de travailler et de salir mes mains à des ouvrages grossiers. Je ne veux pas, j'en mourrais."

M. Milane lui jeta un regard méprisant.

"Vous voyez, ma bonne amie, dit-il à sa femme, ce n'est pas nous qu'elle regrette, ce sont les beaux vêtements, la vie facile. Cette enfant est pétrie d'égoïsme, et elle n'aime que sa petite personne. Dieu la punit, tout est bien.