"Lordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une ombre, il saisit un pistolet posé sur un meuble, tout proche, et en déchargea deux coups sur le lion qui roula à terre, la tête fracassée.

"Inutile de vous dire que les deux militaires étaient blancs comme un linge et que le général néprouva plus la fantaisie de sattacher de jeunes lions.

" Cest vrai, mère, mais, à côté de cela souvenez-vous de la panthère de Benito Rafalli.

" Quest-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.

" Cest un petit garçon de Constantinople que nous avons connu à Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une jeune panthère noire et gracieuse du nom de Sélika. Sélika adorait son petit maître, mais lorsquon mit ce dernier au collège on ne put y envoyer avec lui la panthère, et Sélika fut donnée au directeur dune ménagerie célèbre. Quelques années après, Bénito étant en vacances, en France, fut emmené à une fête populaire où lon admirait les magnifiques animaux du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle passait le jeune garçon, bondit une panthère superbe qui se jeta contre les barreaux avec mille démonstrations de joie. Cétait Sélika qui reconnaissait lenfant de Constantinople et lui faisait mille fêtes. Bénito supplia quon le laissât entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et le dompteur sy opposèrent. Huit jours après, il revint à la ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante, les flancs amaigris, haletante sur le sol… Il sapprocha de la grille, lappela doucement et passa sa main au travers des barreaux. Sélika se traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle queue noire et expira. Elle était tuée dabord par lémotion que lui avait causée la vue de son petit maître et par le chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, sarrachait les cheveux, mais Bénito pleura encore plus sincèrement la pauvre bête.

" Cette fidélité ne métonne pas, moi, dit Marie que lanecdote avait intéressée au plus haut point; les animaux sont capables de cela.

" Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que mécrit récemment une de mes amies en ce moment en villégiature dans le midi, sur les bords du golfe de Gascogne?… Un brave caniche, noir et blanc, affreusement laid, vient dêtre décoré dune médaille de sauvetage et acheté une somme formidable par un lord anglais.

" Quavait-il fait?

" Voilà lhistoire, telle que me la rapporte mon amie. Ce caniche appartenait au baigneur dun établissement de bains situé sur la plage. Un soir une tempête horrible fondit sur lOcéan; un beau navire espagnol, en grand danger et à quelque distance de la côte, jetait en vain des signaux dalarme et des câbles; nulle barque, nul pilote nosait se hasarder à lui porter secours, et le bâtiment allait périr corps et biens lorsque le baigneur eut lidée de lancer son chien à la mer en lui mettant une corde dans la gueule; le chien nagea, quoique avec de grandes difficultés, jusquau navire; on attacha la corde au câble et, du rivage on la tira tout doucement jusqu'à ce que le bateau pût être en sûreté dans une anse abritée des grosses vagues. Avouez que le chien avait bien mérité sa récompense.

" Oh! oui, sécria Marie, et lon a bien raison daimer les animaux et de les bien traiter.