Lorsque vint lété, avec ses journées brûlantes et ses nuits splendides, Favier sabsenta davantage et son souffre-douleur eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village.

En dehors de la forêt, cétait une fournaise de soleil que fuyaient les hommes et les bêtes; au dedans, cétait lombre et la fraîcheur délicieuse.

La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon; sans le savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y sommeillaient.

Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile et une louve, était dune ignorance absolue; seulement Dieu lavait créée intelligente et réfléchie; déjà elle commençait à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les animaux; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour, comment le père les nourrissait avec vigilance.

Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans lherbe tendre autour de leurs parents; elle chercha à comprendre la nature entière, jusquà la poussée des plantes les plus infimes; et elle apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus savants.

"Favier na jamais eu denfants, se dit-elle un jour, après une de ses longues rêveries; Rose non plus; Manon et Nounou en ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère? Qui sait? peut-être! Alors comment suis-je en la possession de ce méchant homme? On nachète pas les petits enfants comme on achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le dernier orage a détruit le nid, et jaurai échappé à la mort comme le petit oiseau presque sans plumes encore que jai nourri quelques jours."

Il y avait des noms danimaux quelle ignorait absolument, dautres quelle connaissait pour les avoir entendu prononcer par Favier; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine.

Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans lazur foncé de la nuit, ces étoiles dor dont la lueur ruisselait entre le feuillage.

Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les beautés du firmament, mais lanimal était blasé sans doute sur cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à somnoler sur le seuil de la cabane.

Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez la mère Manon.