Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était fort paresseux, et, sachant quil avait affaire à un maître peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.

Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs lieues à la ronde; dailleurs cette vie solitaire convenait parfaitement au vagabond qui naimait que les rapines et les expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au commencement de cette histoire.

Lorsquil sabsentait, cétait pour un travail de ce genre; voilà pourquoi à son retour, quil eût réussi ou non, il battait la Moucheronne, se grisait deau-de-vie, et enfouissait de lor au fond de son taudis.

Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes.

Certes, elle navait jamais fait de mal à une mouche; cétait autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à létourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation; mais le jeune garçon avait trop du sang paternel: il devint bien vite joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le pays, les gendarmes vinrent larrêter; il fut condamné à vingt ans de travaux forcés; il avait alors quarante ans; mais il ne fit que la moitié de sa peine, car il parvint à séchapper; et il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment.

Deux personnes cependant le savaient: sa mère et Favier; voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille femme de découvrir à la police la retraite du forçat en rupture de ban.

Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la forêt.

Quant à la louve, il y avait longtemps quelle et Favier avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire feu sur elle lorsquil saperçut quelle était déjà fort malade: alors il sabstint de la tuer, non par pitié, mais par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bête chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsquelle guérit toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les animaux. Il lui plaisait à lui, lhomme des bois et du meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à lil sanglant, au poil hérissé; cela lui donna du relief à ses propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.

Ainsi, la Moucheronne navait jamais vu dautres êtres humains que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une tournée dans les domaines du marquis, il ne saventurait pas dans les parages de Favier; si quelque touriste attiré par la beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il ne venait jamais jusquau cur même de la forêt.

Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée daboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais tout ce bruit sétait dissipé très promptement.