Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs.
Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de maraude, rapporta dans sa gueule. Elle lavait peut-être trouvé aux abords du village où elle saventurait parfois. Comment ne lavait-elle pas croqué, elle qui nen eût fait quune bouchée? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien parce quelle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché dans le ruisseau sans lui faire de mal.
Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois, comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de gibier.
Grand fut létonnement de la Moucheronne: Elle aimait dinstinct les animaux; dabord Nounou sa nourrice et sa compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la forêt quelle délivrait toujours, au risque dêtre battue, lorsquils sétaient pris ou englués aux pièges semés par Favier. Si celui-ci sen apercevait, il châtiait rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa charitable manie.
La Moucheronne neût fait de mal pas même au hideux crapaud qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas plus quau lézard frileux qui venait boire le soleil ou à laraignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure.
Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la maison, venait sinstaller dehors pour raccommoder ses pauvres vêtements qui tombaient en loques, lorsquelle sarrêta soudain en apercevant la louve et son fardeau.
"Quest-ce que cela? se demanda lenfant qui navait encore jamais vu danimal de cette espèce."
Mais, dans son étonnement, elle néprouvait aucune crainte; elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes.
Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons.
"Comme cest joli! sécria la Moucheronne en passant les doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites, surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce particulière de lapin? non cependant, ça nest pas conformé de même; ce nest ni le poil, ni la queue ni la tête. Ca nest pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon Dieu! comme elle a peur!"