Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit à la cheville délicate et satinée une légère enflure.

" Comment cet accident est-il survenu? reprit-elle.

" Bien par ma faute, répondit franchement lenfant; je ne connaissais pas encore le bois et maman mavait enfin permis de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-Cou, mon âne, avait envie de trotter, jai proposé à Miss de sasseoir sur lherbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou nest pas tous les jours docile; il ma emmenée très loin bon gré mal gré et a été butter contre un arbre dans la clairière; je suis tombée et je ne sais plus ce qui sest passé. Si je suis demeurée longtemps évanouie la pauvre Miss sera retournée au château croyant que je ly aurai devancée, quoique je naie pas lhabitude de lui jouer de ces tours-là. Ne me trouvant pas à la maison, on va être horriblement inquiet. Si je pouvais marcher…

" Cest impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir à la place où vous avez laissé votre gouvernante.

" Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me cherche pas dans le bois; elle doit être déjà rentrée et Dieu sait dans quelle angoisse ils sont tous!

" Où demeurez-vous?

" Au château de Cergnes, à quelques kilomètres de la forêt; donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur Casse-Cou!…

" Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne répondrais plus de votre pied; vous avez assez dune entorse.

" Alors, que faire? mon Dieu, mon Dieu! murmura Mlle de Cergnes en retombant, découragée, sur loreiller de crin; Miss doit pleurer à lheure quil est, et ma pauvre maman en sera malade.

" Vous navez pas votre père?