A cette idée, Gilberte pâlit davantage. Mme Daltier, qui était songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune fille:
Seulement il ne faudra pas nous quitter avant dêtre un peu plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis quelque temps, vous êtes nerveuse, impressionnable, vous avez besoin de nos soins.
Non, répliqua Gilberte en secouant la tête, je suis bien, et le plus tôt que je partirai sera le mieux.
Nous vous avons fait de la peine, ma nièce, dit M. Daltier; il est toujours pénible de se trouver tout à coup dépossédé de la fortune.
Ce nest pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le répète, je ne regrette pas largent; seulement il mest dur de ne plus respecter la mémoire dune personne qui, malgré son injustice à mon égard, a été la seule à maimer en ce monde.
La seule? sécria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pour
quoi nous comptez-vous donc?
Gilberte soupira sans répondre; elle regardait Albéric qui baissa les yeux sous ce regard persistant.
Le même soir, Mme Daltier disait à son mari:
Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la dévore. Dailleurs, il nest pas naturel à son âge et avec ses goûts raffinés de mépriser autant les biens temporels, elle surtout qui a été élevée dans le luxe et la vie la plus délicate. Cela mattriste de voir quelle va être livrée, jolie et fragile comme elle lest, à une tâche pénible et souvent ingrate.
Ma chère amie, Albéric a parlé juste: cette enfant doit apprendre à lutter avec lexistence; cela lui fera du bien dêtre quelque temps dans une sorte de dépendance. Ensuite je vous dirai que, pour nos filles mêmes, cet éloignement sera salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa triste science de la vie et les sophismes mauvais jetés dans son âme par ce malheureux Simiès, peut leur être fort nuisible.