Mon ami, vous êtes dans lerreur en ce qui concerne notre nièce; Gilberte nest point aussi instruite que vous croyez des choses de la vie. Cette enfant nen sait pas long, mais elle joue à la jeune fille du siècle qui na plus rien à apprendre dès lâge de quinze ans. Quant à son éducation religieuse, elle est complète à présent; Gilberte nest plus une athée, seulement je me demande quelle catastrophe inconnue de nous est venue apporter le désespoir là où nous avions mis la foi et lamour. Cependant peut-être avez-vous raison; léloignement de Gilberte sera bon à elle-même comme à nous. Mais nous ne pouvons laider à chercher la position quelle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler dans une petite âme toute idée incompatible avec ce quon enseigne à la jeunesse, mais dans un milieu chrétien elle serait comme un objet disparate. Ce quil lui faut, ce sont des étrangers, par exemple une famille grecque schismatique assez honorable cependant pour que notre nièce nait aucun risque à y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa vertu à elle, la gardera; elle sait tenir à distance les empressés et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et si séduisante, la pauvre enfant!

Dieu veuille quelle ne souffre pas de ce changement de position! soupira M. Daltier, elle a une grande énergie, mais elle na jamais vu la vie sous un aspect semblable.

Mme Daltier ne répondit pas; elle songeait à Albéric quelle trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et en songeant ainsi elle se disait:

"Le malheur serait-il entré dans ma demeure avec cette enfant?"

Par cet instinct de mère qui ne trompe jamais, elle devinait que son fils bien-aimé souffrait de voir Gilberte sortir à la fois de sa vie, de sa maison et de son cur.

XI

"Ma chère tante,

"Merci dabord pour votre affectueuse lettre et pour votre gracieux envoi auquel ont participé mes cousines.

"Certes, les fleurs, les plus admirables même, ne manquent pas à Nice, mais celles de Saint-Loup me sont plus précieuses que toutes les autres.

"Pour rassurer votre sollicitude, je vous répète que je ne suis pas malheureuse ici et que je me porte bien. Mme Métaxo sinquiète un peu de mon apparence délicate, mais mes forces suffisent à ma tâche.