Albéric ne répondit pas pour ne point la vexer.
Pourquoi appelez-vous le malheur? dit-il après un silence, il viendra toujours assez tôt. Etes-vous donc lasse de votre douce vie?
Lasse? je ne sais, mais je sens que mon existence est… nulle et vide.
Elle ne le sera pas toujours: une heure viendra, bientôt sans doute, où de sérieux devoirs vous incomberont sans vous enlever les joies du monde que vous aimez; vous deviendrez épouse, peut-être mère.
Elle haussa légèrement les épaules.
Est-ce que je sais? Ce ne sera peut-être jamais.
Je croyais que, entourée, adulée comme vous lêtes, vous naviez quà choisir…
Je ne choisis rien du tout, dit Gilberte presque en colère. On demande souvent ma main à mon oncle parce quon sait que, grâce à sa générosité, je serai riche. Nous ne sommes pas pressés de nous séparer. Jai refusé toute demande jusqu'à présent. Tous me déplaisent.
Quoi! tous?
Vous ne voyez donc pas que ces jeunes gens si empressés auprès de moi nen veulent quà ma dot. Ils ne valent pas plus les uns que les autres; il ny a pas un atome de raison sous leur chevelure soigneusement frisée. Vous en avez un échantillon sous les yeux et vous avez pu juger les hôtes de mon oncle. Cependant je ne les raille pas, je ne leur fais point trop mauvais visage parce que, le monde étant pavé de ces êtres-là, il faudrait senfermer dans une île déserte pour leur échapper.