JEAN.—J'ai cru utile de procéder rapidement à cette revision. Mais le but de notre leçon d'aujourd hui est autre.
Dès les premiers mots, sa volonté qui s'exprime dans sa voix, ressaisit les mailles dénouées. La trame brusquement retendue, offre à nouveau aux mots qu'il jette son élasticité de raquette.
JEAN.—Je veux surtout graver dans vos mémoires, et de telle façon qu'elles n'en puissent jamais perdre l'empreinte, l'importance essentielle du transformisme; son utilité indispensable pour la formation des intelligences modernes; pourquoi il est, en quelque sorte, le noyau de toute la science biologique; et comment l'on doit reconnaître, sans dépasser les limites d'une scrupuleuse exactitude scientifique, que cette nouvelle façon d'envisager la vie universelle a pu modifier entièrement les bases de la philosophie contemporaine, et renouveler dans leur fond et dans leur forme, la plupart des concepts de l'esprit humain.
Entre Jean et sa classe, s'est rétabli un incessant échange de courants. Il la sent onduler et frémir à son commandement.
Le Directeur lève les yeux. Jean croise son regard qui n'exprime rien.
JEAN.—Du jour où nous avons compris l'activité ininterrompue de «ce qui est», nous ne pouvons plus concevoir la vie comme un principe créateur de mouvement, qui viendrait animer une inertie. Lourde erreur, dont nous portons encore le poids sur nos épaules, et qui, dès l'origine de la pensée, a faussé toute l'observation des phénomènes vivants!—La vie n'est pas un phénomène dont on puisse concevoir le début, puisque c'est un phénomène qui se poursuit sans discontinuer. Ce qui revient à dire: le monde est; il a toujours été, et il ne peut pas ne plus être; il n'a pu être créé: l'inerte n'existe pas.
Du jour où nous avons compris qu'un être, à deux instants de sa courbe, ne peut en aucune façon être identique à lui-même, nous perdons de ce fait tous les points d'appui, que l'illusion individualiste des hommes avait échafaudés, pour soutenir la gageure du libre arbitre; et nous ne pouvons plus concevoir un être qui jouirait d'une liberté absolue.
Du jour où nous avons compris que notre faculté raisonnante n'est que l'apport, à travers les âges, des expériences ancestrales, apport transcris en nous sans contrôle par les lois multiples et capricieuses de l'hérédité, nous ne pouvons plus accorder la même créance aux notions absolues de l'ancienne métaphysique et de l'ancienne morale.
Car le transformisme, dont la loi domine tout, domine aussi l'évolution de la conscience humaine.
Et c'est pourquoi Le Dantec, l'un des esprits les plus avertis et les plus indépendants de la science contemporaine, a pu déclarer: «Pour un transformiste convaincu, la plupart des questions qui se posent naturellement à l'esprit humain, changent de sens: quelques-unes même, n'ont plus de sens du tout.»