Il s'élance, il la relève, il l'étend sur son lit.
Une pitié subite, poignante, impérieuse...
JEAN (avec une résignation morne).—C'est bien, c'est bien.. Remets-toi... Je n'irai pas, c'est entendu...
Elle reste un instant immobile, les yeux clos.
Puis elle le regarde, sourit simplement, et prend sa main.
Mais il s'écarte. Il s'approche de la fenêtre. Ah, elle est la plus forte! Avec cette souffrance vraie qui la ronge, et qu'elle étale, elle est invincible!
Il entrevoit tout ce que son renoncement lui fait perdre: l'occasion unique d'entendre résumer, combattre, défendre, passer au crible de la contradiction publique, cet ensemble d'idées, dont, depuis cinq ans, il cherche dans les ténèbres à se faire une doctrine vitale...
Un immense écœurement...
Pitié pour elle, soit: mais pitié pour lui!
JEAN (sans se retourner, d'une voix sourde et violente).—Vois-tu... Voilà pourquoi je ne serai jamais qu'un raté! Et ce n'est même pas ta faute, tu ne peux pas faire autrement... Toutes les réalités les plus pressantes de ma vie, tu ne les aperçois pas, tu ne les soupçonneras jamais! Pour toi, ce seront toujours des manies inutiles, ou, ce qui est pis, honteuses, criminelles... C'est ta nature, c'est comme ça que tu es vraiment toi! L'atmosphère que tu crées autour de moi, j'y étouffe!... Tout mon courage, toute mon activité s'y dissolvent... Le seul bonheur que tu peux m'offrir, la petite affection dont tu es capable, ne pourront jamais que me nuire, me rapetisser à ta mesure! Voilà la vérité, l'atroce vérité... Du fait que tu es là, dans ma vie, elle est gâchée, quoi que je fasse!... Et, quoi que je fasse, tu resteras là, dans ma vie, toujours! Tu briseras mes élans un à un, et tu ne t'en douteras même pas, tu n'auras jamais une lueur, pour comprendre ce que tu es!... Toute ta vie tu pleureras sur tes petits chagrins à toi...