«Vous me permettrez tout d'abord d'être surpris que vous ayez cherché un tiers pour me faire connaître votre opinion sur mon enseignement. Sans insister davantage sur un procédé qui manque de courtoisie, pour ne pas dire plus, je veux tout de suite aborder avec vous les critiques que vous formulez à mon endroit. Je ne risque pas de m'égarer, puisque vous avez pris soin de résumer vos griefs en une note, dont j'ai obtenu communication, et qui se termine, si j'ai bien compris, par un ultimatum formel.
«Voici la quatrième année que je suis chargé par vous d'enseigner les sciences naturelles à des jeunes gens de dix-sept et de dix-huit ans. Je n'ai pas voulu me contenter d'un cours uniquement pratique, car il y a, pour le maître, une obligation supérieure à celle de préparer strictement les matières d'un examen: c'est de porter à un degré plus élevé l'éducation générale de ses élèves, et de donner des motifs d'exaltation à leurs personnalités naissantes.
«Je ne désavoue nullement l'orientation que j'ai cherché à donner à mes leçons.
«Si je me suis, en maints endroits, évadé hors des barrières que l'on a dressées, dans les établissements catholiques, autour des sciences naturelles, ce n'est donc pas par mégarde. J'estime qu'il n'y a pas d'autre arrêt pour la pensée que les limites mêmes de son élan, et que, pour ce vol, on ne prendra jamais trop d'essor.
«Votre blâme m'a donné l'occasion d'apercevoir qu'en matière d'enseignement scientifique, un homme sincère ne peut s'engager à professer selon certaines règles convenues. Un jour ou l'autre, en effet, il est amené à conclure; et ce jour-là, toute sa vie intellectuelle tend à s'exprimer: s'il a quelque dignité, comment apporterait-il, à ceux qui l'écoutent, autre chose que le résultat de ses propres réflexions, de sa propre expérience? Qu'on le veuille ou non, l'analyse scientifique des phénomènes de la vie mène droit à la philosophie.—C'est même, selon moi, la seule philosophie qui compte.
«Or il faut, pour traiter ces questions avec l'ampleur qu'elles réclament, une liberté de pensée et d'expression qui, j'en conviens, n'est guère conciliable avec l'esprit de votre maison. Je suis donc prêt à reconnaître qu'à ce point de vue, j'ai outrepassé le mandat qui m'était confié.
«Mais, comme je ne saurais modifier l'esprit de mon cours, et que je tiens essentiellement à me présenter devant mes élèves, tel que je suis, en homme libre qui s'adresse à des intelligences libres, je ne vois pas d'autre solution que de vous donner ma démission.
«Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments distingues.
Jean Barois.»