Descente silencieuse: Portal marche en tête, tenant un bougeoir. Tout à coup, il se retourne, avec une gaîté de noctambule.

PORTAL.—Et Woldsmuth? on l'a oublié... Qu'est-ce qu'il va nous donner d'intéressant, Woldsmuth?

Le monôme s'arrête, amusé. Les têtes se lèvent vers Woldsmuth, qui ferme le cortège. Le flambeau remonte de main à main, jusqu'à lui.

Sa face d'épagneul frisé apparaît, posée sur la rampe, dans la pénombre des étages supérieurs: au milieu des cheveux, des sourcils et de la barbe en broussaille, ses yeux, vivants et doux, clignotent derrière le lorgnon.

Il se tait.

Puis soudain, comme les autres semblent bien décidés à attendre, son visage change; une brusque roseur paraît sur les pommettes, les paupières se baissent, palpitent, et se relèvent sur un regard ardent et pitoyable.

WOLDSMUTH (avec une fermeté inattendue).—Je recopierai simplement une bien triste lettre que j'ai reçue de Russie... On a chassé six cents familles juives qui habitaient un faubourg de Kiev. Pourquoi? Parce qu'un enfant chrétien a été trouvé mort, et qu'on a accusé les Juifs de l'avoir tué pour fabriquer des azimes...

Oui, là-bas, c'est ainsi...

Alors les Juifs ont été chassés, après un massacre... Et il y a cent-vingt-six nouveaux-nés qui sont morts, parce que ceux qui avaient des enfants jeunes à porter, allaient moins vite, et ils ont dû camper deux nuits dans la neige...

Oui, là-bas, c'est ainsi... On ne le sait pas, en France...