LUCE.—Vous avez pris, dès le premier numéro, une attitude très franche, très courageuse,—mais un peu jacobine...

BAROIS.—Une attitude combattive.

LUCE.—Elle me plairait sans réserves si elle n'était que combattive. Mais elle est ... agressive. N'est-ce pas vrai?

BAROIS.—Nous sommes tous ardents, convaincus, prêts à lutter pour nos idées. Il ne me déplait pas de montrer quelque intransigeance... (Luce se taisant, il continue.) Je crois qu'une doctrine puissante et jeune, est, par nature, intolérante: une conviction qui commence par admettre la légitimité d'une conviction adverse, se condamne à n'être pas agissante, elle est sans force, sans efficacité.

LUCE (fermement).—Pourtant c'est l'esprit de tolérance qu'il faut essayer d'établir entre les hommes: nous avons tous le droit d'être ce que nous sommes, sans que notre voisin puisse nous l'interdire, au nom de ses principes personnels!

BAROIS (involontairement brusque).—Oui, la tolérance, la liberté pour tous, c'est parfait,—en principe... Mais voyez où conduit le scepticisme souriant des dilettantes? Est-ce que l'Église serait encore ce qu'elle est dans notre société moderne, si...

LUCE (vivement).—Vous savez si je suis hostile à l'esprit clérical! Je suis né en 48, au milieu de décembre; et j'ai toujours eu plaisir à penser que j'avais été conçu en pleine effervescence libérale. J'abhorre toutes les soutanes et toutes les fausses enseignes, quelles qu'elles soient. Eh bien, pourtant, ce qui m'écarte des églises, bien plus que leurs erreurs, c'est leur intolérance. (Un temps. Posément.) Non, je ne serai jamais partisan d'opposer le mal au mal. Il suffit de réclamer pour tous la liberté de la pensée, et d'en donner l'exemple.

Voyez l'église catholique: elle a eu des siècles de domination; et cependant, pour ébranler ce pouvoir colossal, il a suffi que ses adversaires eussent à leur tour acquis le droit de proclamer ce qu'ils pensaient!

Barois écoute; mais, visiblement, ce silence attentif lui pèse.

LUCE (conciliant).—Que l'erreur reste libre, mais que la vérité soit libre aussi; voilà tout. Et ne nous préoccupons pas trop des suites. La vérité sera toujours victorieuse, à son heure...