(Après un temps.) Ne le croyez-vous pas?
BAROIS.—Ah, parbleu, je sais bien que, dans l'absolu, vous avez raison! Mais nous ne sommes pas maîtres de certains sentiments qui nous trahissent...
Un instant de silence.
Luce semble attendre une explication.
BAROIS (presque violemment).—Je le sais bien, que je ne suis pas tolérant! Je ne le suis plus!
(Baissant la voix.) Il faut savoir ce que j'ai souffert, pour me comprendre...
Un esprit affranchi, qui se trouve obligé de vivre dans l'intimité de personnes pieuses,—qui se voit, chaque jour, plus étroitement enserré dans ce tissu élastique et si résistant de la foi catholique,—qui sent, à propos de tout, la religion s'infiltrer dans sa vie, pénétrer ceux qui l'entourent, modeler le cœur et l'âme des siens, laisser partout son empreinte et sa direction! Celui-là, oui, il a le droit de parler de tolérance! Non pas celui qui a quelques concessions à faire, par affection; mais celui dont la vie quotidienne n'est qu'une seule concession ininterrompue!
Celui-là,—il a le droit de parler de tolérance!...
(Il se contient, lève les yeux vers Luce, et sourit péniblement.) Et alors, il en parle, Monsieur, comme on parle de la Vertu parfaite, comme on parle d'un idéal qui n'est pas humainement réalisable!
LUCE (après un instant de silence, avec douceur).—Vous ne vivez pas seul?