Le visage énergique de Barois, crispé par les souvenirs, s'illumine d'un coup; son regard s'attendrit.
BAROIS.—Si, maintenant, je suis libre! (Souriant.) Mais depuis trop peu de temps encore, pour être redevenu tolérant...
(Pause.) Excusez-moi d'avoir pris cette discussion trop à cœur...
LUCE.—C'est moi qui, sans le savoir, ai ranimé de tristes émotions...
Échange de regards affectueux.
BAROIS (spontanément).—Ça me fait du bien. J'ai besoin de conseils... Il y a beaucoup plus de quinze années entre nous, Monsieur... Vous vivez, vous, depuis vingt-cinq ans. Moi, je viens seulement de rompre, après des sursauts douloureux, toutes mes chaînes... Toutes! (Son geste cassant scinde sa vie en deux: là, le passé; ici, l'avenir. Il étend la main.) Alors, vous comprenez, j'ai devant moi une vie toute neuve, qui me paraît immense à donner le vertige... Ma première pensée, en fondant cette revue, a été de me rapprocher de vous, comme du seul point de repère que j'aperçoive à l'horizon.
LUCE (hésitant).—Je ne pourrai vous donner que ma propre expérience... (Il sourit, et montre du doigt les cartes de géographie pendues aux murailles.) J'ai toujours pensé que la vie était comme une de ces cartes des pays que je ne connais pas: pour se diriger, il suffit de s'appliquer à la lire... L'attention, l'ordre dans les pensées, la mesure, la persévérance... Voilà tout, c'est très simple.
(Reprenant sur son bureau le numéro du Semeur.) Vous êtes très bien parti, vous avez beaucoup d'atouts en main. Vous êtes entouré d'intelligences aigües et originales. Tout cela est très bien... (Réfléchissant.) Si j'avais un conseil à vous donner, pourtant, ce serait celui-ci: ne vous laissez pas trop influencer par les autres... Oui, c'est quelquefois le danger de ces groupements. Il y faut une conscience commune, c'est évident; vous l'avez: un même élan vous a rassemblés et lancés en avant. Mais ne jetez pas votre personnalité dans le creuset commun. Conservez-vous à vous-même, obstinément; ne cultivez en vous que ce qui vous est propre.
Nous avons tous une faculté particulière, un don si vous voulez, par lequel nous resterons toujours absolument distincts des autres êtres. C'est ce don-là qu'il faut arriver à trouver en soi et à exalter, à l'exclusion du reste.
BAROIS.—Mais n'est-ce pas se restreindre? Ne faut-il pas, au contraire, essayer de sortir de soi, le plus possible?