«Au court du procès, ils l'ont ignorée: ils n'ont donc pu la discuter, contester soit son origine, soit l'attribution qu'on faisait d'une initiale à un homme que rien d'autre ne désignait.

«Est-il admissible qu'on puisse condamner quelqu'un en lui refusant les éléments nécessaires à sa défense? N'est-il pas monstrueux qu'on puisse, hors la salle d'audience, peser sur l'esprit, sur la décision, sur la sentence des juges? Est-il permis à qui que ce soit d'entrer dans la chambre des délibérés et de dire au magistrat: «Oublie ce que tu viens d'entendre en faveur de l'homme que tu as à juger. Nous avons, nous, en main, des pièces que, par raison d'Etat ou de haute politique, nous lui avons cachées, et sur lesquelles nous te demandons le secret. Ces pièces nous en affirmons l'authenticité, la réalité.» Et un tribunal, là-dessus, a prononcé la sentence! Nul de ses membres ne s'est levé et n'a dit: «On nous demande là une chose contraire à toute équité, nous ne devons pas y consentir!»

«Et l'on avait à tel point égaré l'opinion, on lui avait tellement présenté l'homme qu'on avait condamné comme le dernier des misérables, indigne de toute pitié, que l'opinion ne songea pas à s'émouvoir de la façon dont celui qu'on lui présentait comme le plus odieux des traîtres, avait été condamné. Ceux-mêmes dont le patriotisme s'inquiète lorsqu'on touche à un officier, oublièrent les procédés employés dans cette circonstance, parce qu'on les avait convaincus, au nom de la patrie offensée, de la nécessité du châtiment, par tous les moyens.

«S'il n'en eût pas été ainsi, des milliers de voix se seraient élevées,—et elles s'élèveront peut-être demain, après que les préventions auront été dissipées,—pour protester au nom de la justice. Elles auraient dit: «Si l'on admet de semblables abus de pouvoir, des mesures aussi arbitraires, la liberté de chacun est compromise, elle est à la merci du ministère public, et on enlève à tout citoyen accusé les garanties les plus élémentaires de la défense.»[5]

Barois a laissé glisser son front dans ses mains. Immobile, le visage altéré de pitié et de chagrin, il fixe désespérément, à ses pieds, un carreau du carrelage, fendu en deux et soudé par la poussière.

WOLDSMUTH.—(Sa voix grave, cassée par la fatigue et l'exaltation, reprend, avec une sombre tristesse):

«Il est encore temps de se ressaisir. Qu'il ne soit pas dit que, ayant devant soi un juif, on a oublié la justice. C'est au nom de cette justice que je proteste, au nom de cette justice qu'on a méconnue.

Le capitaine Dreyfus est un innocent et on a obtenu sa condamnation par des moyens illégaux: il faut que son procès soit revisé.

«... Et ce n'est plus à huis clos qu'il devra être jugé, mais devant la France entière.

«J'en appelle donc de la sentence du Conseil de Guerre...