«J'affirme que non.
«J'assure que celui qui a livré au journal l'Eclair cette pièce dont on redoutait à tel point—en raison de complications diplomatiques possibles—la divulgation, que l'on dut, à cause de son existence même, exiger le huis-clos,—j'assure que celui-là n'a pas craint, ajoutant une infamie à celles déjà commises, de falsifier ce document capital, dont la publication devait achever de convaincre chacun de la culpabilité du malheureux, qui, depuis deux ans, subit un martyre sans nom.
«La lettre apportée aux juges ne contenait pas le nom de Dreyfus, MAIS SEULEMENT L'INITIALE D.
«L'Eclair, dans son numéro du 10 Novembre 1896 ne conteste pas mon affirmation, mais il faut cependant que je la précise:
«La lettre révélée pour la première fois, malgré le double huis-clos, si je puis dire, par l'Eclair est arrivée au ministère de la Guerre par l'intermédiaire du ministre des Affaires étrangères, huit mois environ avant l'affaire Dreyfus.
«Il est si vrai qu'elle ne contenait pas le nom de Dreyfus, qu'on s'appliqua pendant quelque temps à filer et à surveiller un malheureux garçon de bureau du ministère de la Guerre, dont le nom commençait par un D. Cette filature fut rapidement abandonnée, ainsi qu'une ou deux autres, postérieurement entreprises, puis la lettre fut oubliée. Aucun soupçon ne se portait sur Dreyfus (nouvelle preuve qu'on ne se méfiait pas de lui dès l'origine) et on ne songea à cette missive qu'après la saisie du bordereau et son attribution au capitaine Dreyfus.
«Le récit de l'Eclair du 15 Septembre 1896 n'est donc pas exact.
«Faut-il maintenant examiner la vraisemblance de cette lettre?
«Supposons qu'une puissance étrangère soit assez heureuse pour s'attacher un officier d'État-Major, et que cet officier lui livre les pièces les plus confidentielles. Il sera pour cette puissance d'un prix inestimable, elle fera tout pour se l'attacher, et prendra, de concert avec lui, toutes les précautions nécessaires pour qu'il ne puisse être soupçonné... D'autre part, cette puissance étrangère se fera un devoir, commandé par la plus élémentaire prudence, de ne pas compromettre elle-même, par d'inutiles confidences un homme si précieux, et elle se gardera bien plus encore de confier à une lettre qui peut s'égarer ou être saisie, le nom de l'officier susceptible de lui rendre de si grands services.
«Il reste donc acquis, jusqu'à ce que le gouvernement l'ait nié, que la condamnation du capitaine Dreyfus, que nulle preuve suffisante ne provoquait, a été obtenue en mettant sous les yeux des juges une lettre systématiquement soustraite à l'accusé, systématiquement soustraite au défenseur.