«... Quelles raisons ont pu pousser le capitaine Dreyfus à commettre la trahison dont on l'accuse? Etait-il besogneux? Non. Il était riche. Avait-il des passions et des vices à satisfaire? Aucun. Etait-il avare? Non, il vivait largement et n'a pas augmenté sa fortune. Est-ce un malade, un impulsif susceptible d'agir sans raison? Non, c'est un calme, un pondéré, un être de courage et d'énergie. Quels puissants motifs cet heureux avait-il pour risquer tout ce bonheur? Aucun.

«A cet homme que rien ne pousse au mal, que rien n'accuse, que l'enquête établit probe, travailleur, de vie régulière et honnête; à cet homme, on montre un papier mystérieux, louche, de provenance obscure: On lui dit: «C'est toi qui as écrit ceci. Trois experts l'attestent, et deux le nient.» Cet homme, s'appuyant sur sa vie passée, affirme qu'il n'a pas commis pareil acte, il proteste de son innocence; on reconnaît l'honorabilité de son existence, et, sur le témoignage contradictoire de ces experts en écriture, on le condamne à la déportation perpétuelle!»[4]

Un silence.

WOLDSMUTH.—Et voici maintenant ce que Lazare écrit sur la communication secrète:

«Cela n'eût pas suffi, en effet.

«Aussi, mis en présence de ces seules charges, le Conseil de guerre penchait vers l'acquittement.

«C'est alors que le général Mercier, malgré les promesses formelles faites au ministre des Affaires étrangères, se décida à communiquer en secret—hors la présence même de l'avocat,—aux juges du Conseil de guerre, dans la chambre des délibérations, la pièce, suprême accusation, qu'il avait gardée jusqu'à ce moment. Quelle était cette pièce?

«Elle était, dit l'Eclair, relative au service d'espionnage à Paris, et contenait cette phrase: «DÉCIDÉMENT CET ANIMAL DE DREYFUS DEVIENT TROP EXIGEANT.»

«Cette lettre existe-t-elle? Oui. A-t-elle été communiquée secrètement aux juges? Oui.

«La phrase citée par l'Eclair est-elle contenue dans cette missive?