«Est-il donc admissible qu'on ait déchiré en quatre morceaux et jeté au panier un papier aussi compromettant pour un auxiliaire précieux et qu'on devait tenir essentiellement à conserver, alors qu'on savait que, selon toute probabilité, ces fragments seraient livrés au bureau de renseignements du ministère de la Guerre?
«L'origine qu'on attribue à ce bordereau n'est donc pas plausible, à moins qu'on admette sa confection par un faussaire en relations avec un personnage, depuis longtemps acquis, du bas personnel de l'ambassade d'Allemagne, et ayant pu par cette entremise introduire ce bordereau fabriqué, énumérant des pièces qui jamais n'ont été livrées, et le faire sortir ensuite par des procédés habituels.
«Etudions maintenant la vraisemblance du document. Voit-on la nécessité, pour celui qui aurait trahi, de faire accompagner son envoi d'un bordereau inutile et compromettant? Généralement la préoccupation d'un espion ou d'un traître est de ne laisser aucune trace de ses actes. S'il livre des documents, il les mettra entre les mains d'une série d'intermédiaires chargés de les faire parvenir à destination, mais jamais il n'écrira. Il faut remarquer d'ailleurs que l'acte d'accusation est fort embarrassé pour expliquer la façon dont un tel bordereau aurait pu être transmis. Est-ce par la poste? Quelle folie! Est-ce par l'intermédiaire de quelqu'un? Alors, quel besoin de remettre un bordereau? Quelle nécessité d'écrire, au lieu de donner les pièces de la main à la main?
L'absurdité de ces deux hypothèses est telle, que l'acte d'accusation a mieux aimé s'en abstenir.»[3]
(S'interrompant.) Vous me suivez, Barois?
Barois, sans répondre, l'invite à poursuivre d'un geste rude.
Il ne cherche plus à prendre une attitude. Les coudes sur les genoux, le dos ployé, le menton enfoncé dans les mains, son regard dur impitoyablement rivé à cette tête inexpressive en tarlatane dont pas un détail ne lui échappe, les narines palpitantes, les lèvres entr'ouvertes et crispées sous la moustache, il écoute, il attend la suite, le cœur battant d'anxiété, espérant encore que tout cela n'est pas vrai.
WOLDSMUTH (après l'avoir examiné silencieusement).—Je continue...
«A-t-on trouvé, pendant les deux mois d'enquête, que le capitaine Dreyfus ait eu des relations suspectes? Non. Cependant l'étrange missive dit: «Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir.» Il voyait donc le correspondant mystérieux? On a scruté sa vie, suivi tous ses pas, examiné toutes ses actions, on n'a pu citer aucune fréquentation compromettante...
«Jamais l'accusation n'a pu produire un fait, alléguer une charge pouvant faire supposer que le capitaine Dreyfus ait eu des relations quelconques avec un agent étranger, MÊME POUR LE SERVICE DE L'ÉTAT-MAJOR!