«L'instruction a été conduite de la façon la plus arbitraire. Elle n'a abouti qu'à montrer l'inanité absolue des racontars faits sur le capitaine Dreyfus, et le mensonge des rapports policiers que des témoins ont démenti et que l'accusation n'a pas osé retenir.
«La base de l'accusation reste donc une feuille de papier pelure—sorte de bordereau d'envoi, de style et d'orthographe bizarres,—déchirée en quatre morceaux et soigneusement recollée.
«D'où venait cette pièce? D'après le rapport de M. Besson d'Ormescheville, le général Joux, en la remettant à l'officier de police judiciaire, déclara qu'elle avait été adressée à une puissance étrangère, qu'elle lui était parvenue, mais que, d'après les ordres formels du ministère de la Guerre, il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document était tombé en sa possession.
«L'accusation ne sait donc pas comment ce document non daté, non signé, est parti des mains de l'inculpé. La défense ignore par quelles voies il est revenu de l'ambassade qui le possédait. A qui la lettre était-elle adressée? Qui l'a volée ou livrée? A toutes ces questions pas de réponse.»[1].
(S'interrompant.) Ailleurs, déjà, il avait démontré l'invraisemblance de cette pièce. (Reprenant sa lecture.) Tenez:
«Ce document lui-même est-il vraisemblable? Non.
«Examinons son origine, ou plutôt l'origine qu'on lui attribue. D'après M. Montville (Journal du 16 Septembre 1896) il aurait été trouvé, à l'ambassade d'Allemagne, par un garçon de bureau qui avait l'habitude de livrer à des agents français, le contenu des corbeilles à papier. Y a-t-il jamais eu à l'ambassade d'Allemagne quelqu'un qui se soit livré à ce trafic? Oui. Cela était-il resté ignoré de l'ambassade? Non. Quand cette ambassade en eut-elle connaissance? Un an environ avant l'affaire Dreyfus. Dans quelles circonstances? Je vais le dire[2].»
(S'interrompant.) Je vous passe le récit du procès de Mme Millescamps en police correctionnelle. Vous le lirez...
(Reprenant:)
«Donc, un an avant l'affaire Dreyfus, on savait à l'ambassade d'Allemagne que les détritus de papier étaient communiqués à des agents français. Mais on ignorait, un an après, si celui qui se livrait à ce commerce n'était pas toujours à l'ambassade. On avait, par conséquent, la plus extrême méfiance, et on prenait les plus grandes précautions.