La chaleur matinale d'un beau jour; l'air tremble dans les fenêtres ouvertes: entre les rideaux de percale blanche, l'éblouissement de la verdure ensoleillée, où piaillent les moineaux et les enfants.

Barois assis, attentif et silencieux.

Luce à son bureau, les mains sur le bord de la table, le buste en arrière, mais la tête légèrement penchée, comme si le poids du crâne l'entraînait en avant; dans l'ombre du front, ses yeux de visionnaire levés vers Barois.

LUCE (d'une voix contenue).—Vous comprenez, Barois, que je ne prononce pas des mots si graves sans que ma conviction soit absolue.

Quand vous êtes venu, il y a huit mois, et que vous m'avez envoyé Bernard Lazare, je sentais déjà combien l'affaire était dangereuse. Je connaissais, depuis l'article de l'Eclair, l'hypothèse d'un dossier secret... (Aprement.) Mais je me refusais à y croire! Les avertissements précis de Lazare m'ont fait peur. J'ai voulu savoir.

(Douloureusement.) Je sais.

Un temps.

(Elevant la voix.) Il y a huit mois, je n'osais pas supposer que des juges militaires, conscients de leur responsabilité, eussent pu accepter dans leurs débats l'intervention de leur propre ministre; encore moins la production par lui de pièces secrètes, à l'insu de l'accusé et de son défenseur.

Depuis, mon pauvre Barois, j'en ai appris bien davantage... J'ai appris, non seulement qu'il y avait eu un dossier secret, volontairement caché à la défense par les juges du conseil de guerre; mais, de plus, que ce dossier ne contenait même pas cette révélation indubitable, qui, sans pouvoir servir d'excuse à la faute judiciaire, eût du moins soulagé nos consciences! Qu'il ne contenait aucun document grave contre l'accusé, rien d'autre que des présomptions, faciles à interpréter, soit pour, soit contre lui!

Ses mains ponctuent l'affirmation, d'un battement sec des doigts sur le bois de la table.