(Gravement.) Je vous jure que ceci est la vérité.

Barois n'a pas tressailli. Les jambes écartées, les mains sur les genoux, il écoute. Sur son visage énergique, dans son regard ardent, une curiosité passionnée, mais aucune surprise.

LUCE (posant la main sur une liasse sanglée).—Je ne peux pas vous raconter par le menu l'enquête que j'ai faite. Voilà huit mois que je ne me suis pas occupé d'autre chose. (Bref sourire.) Vous le savez, puisque je n'ai même pas pu régulièrement donner au Semeur cet article hebdomadaire que je vous avais promis...

Mon mandat de sénateur, et d'anciennes camaraderies, m'ont permis de pénétrer partout, de contrôler moi-même toutes mes informations. Lazare m'a procuré une photographie des pièces les plus importantes. J'ai pu les examiner, seul, au calme, sur ce bureau. J'ai fait faire, par surcroît, des expertises d'écritures par les meilleurs spécialistes d'Europe. (Palpant un dossier.) Tout ça est là. Je connais maintenant l'affaire à fond: (pesant ses mots) et il ne me reste plus de doute ... plus un seul!

BAROIS (se levant).—Il faut qu'on le sache! Il faut le dire! Au ministère, d'abord.

Luce reste un instant silencieux. Puis il fixe Barois: un bon sourire, doux et triste, qui se perd dans sa barbe.

Il se penche, expansif.

LUCE.—Lundi dernier,—à cette heure-ci, tenez—j'étais au Ministère de la Guerre, face à face avec un vieux camarade, un officier qui est aujourd'hui tout-puissant à l'État-Major.

Je ne l'avais pas revu depuis environ deux ans. Il m'avait accueilli par une explosion d'amitié. Au seul nom de Dreyfus, il s'est dressé, aigre et violent, me coupant la parole, refusant la discussion, se démenant comme si j'étais venu lui chercher une querelle personnelle. J'ai été péniblement impressionné; mais je venais pour parler, et j'ai dit tout ce que je voulais dire, tout ce que j'avais patiemment recueilli, vérifié, tout ce dont j'étais sûr. Il marchait à travers son cabinet, les bras croisés, faisant craquer le vernis de ses bottes, mais silencieux, désarmé par la précision de mes renseignements. Enfin il est revenu s'asseoir, et, le plus calmement qu'il a pu, il m'a posé des questions sur l'état de l'opinion au Sénat, dans le monde des savants, des professeurs, autour de moi. Il avait l'air d'hésiter encore, de vouloir dénombrer ses adversaires avant de prendre un parti. Je lui ai saisi la main, je l'ai supplié, au nom de notre amitié, au nom de la justice: «Il est temps encore... Le scandale est imminent, mais il n'a pas éclaté. Vous pouvez le conjurer en prenant les devants: que l'initiative de la révision vienne de l'armée, et tout est sauvé. On a le droit de se tromper, mais il faut savoir reconnaître librement son erreur, et la réparer...» Je me heurtais à un silence vaguement inquiet, mais têtu, glacial.

Brusquement il s'est levé, il a mis un tiers entre nous; et il m'a congédié poliment, sans un mot d'éclaircissement, ni d'espoir...