C'est l'État-Major de l'armée française.

BAROIS.—Eh bien ?

LUCE.—Et derrière l'État-Major, c'est le gouvernement actuel de la République, c'est-à-dire l'ordre établi, auquel nous devons notre vie nationale depuis vingt-cinq ans...

Barois se tait. Un temps.

LUCE.—Je n'oublierai jamais, Barois, ce retour le long des quais... Devant moi, ce dilemme terrible: connaître la vérité et fermer les yeux; se résigner au respect d'un jugement inique, parce qu'il a été rendu, solennellement, par l'armée et par le gouvernement, avec—il faut bien le dire—l'approbation passionnée de l'opinion. Ou bien attaquer, preuves en mains, l'erreur judiciaire, déchaîner le scandale, et, délibérément, comme un révolutionnaire, assaillir de front cet ensemble sacré; l'ordre constitué de la nation!

Barois médite quelques secondes: puis un brusque sursaut des épaules.

BAROIS.—Il n'y a pas à hésiter!

LUCE (avec simplicité).—J'ai hésité cependant. Je n'ai pas pu faire si vite bon marché de cette paix relative dans laquelle nous vivons depuis tant d'années.

(Regardant Barois avec attention.) Je comprends votre révolte, qui ne prend rien autre en considération, que la justice. Pourtant, laissez-moi vous le dire, Barois, nos attitudes ne peuvent pas être tout à fait les mêmes: dans votre ardeur à prendre parti, il y a ... comme un sentiment privé... Je ne crois pas me tromper... Il y a comme une satisfaction personnelle, comme une revanche, enfin...

BAROIS (souriant).—C'est vrai, vous avez raison... Oui, j'ai eu plaisir à me placer ouvertement de l'autre côté de la barricade... (Sérieux.) Car il n'y a pas de doute, notre adversaire d'aujourd'hui, c'est bien mon adversaire d'autrefois: la routine, l'autocratisme, l'indifférence pour tout ce qui est élevé et sincère! Ah, vraie ou illusoire, que notre conviction est plus belle!