LUCE.—Je vous comprends bien. Mais ne me reprochez pas d'hésiter, au moment où il va falloir exposer tant de laideurs aux yeux de tous, aux yeux des étrangers...
Barois ne répond pas, son regard et son sourire semblent dire: «Je vous admire de toute mon âme; que parlez-vous de reproche?...»
LUCE (sans lever la tête).—Cette semaine, Barois, j'ai passé par une crise de conscience terrible... J'ai été balloté entre mille sentiments contraires... (Douloureusement.) Jusqu'à me laisser émouvoir par mon intérêt propre... Oui, mon cher, j'ai fait le compte de ce que je risque, comme individu, si je parle, si j'attache ce monstrueux grelot ... et j'ai eu un vilain frisson...
BAROIS.—Vous exagérez.
LUCE.—Non. Il y a beaucoup de chances, vu l'état de l'opinion, pour qu'en quelques mois je sois irrémédiablement coulé.
J'ai neuf enfants mon ami...
Barois ne proteste plus.
LUCE.—Vous voyez, vous êtes de mon avis...
(D'une voix chaude.) Et pourtant, les circonstances sont telles que je ne peux pas me dérober, sans faillir à la direction même de ma vie. J'ai aimé la vérité par-dessus tout, et avec elle la justice, qui en est la réalisation pratique. J'ai toujours eu cette conviction, cent fois contrôlée par les faits, que le devoir indiscutable et le seul bonheur qui ne déçoive pas, c'est de tendre vers la vérité de toutes ses forces, et d'y conformer aveuglément sa conduite: tôt ou tard, malgré les apparences, on s'aperçoit que c'était la bonne voie.
(Lentement.) Il faut que chacun de nous consente à sa vie: et la mienne m'interdit de me taire. Ah, jamais je n'ai si clairement compris que, si le travail de tous permet à quelques-uns de vivre dans le recueillement, et si ces efforts solitaires sont nécessaires, puisque, bout à bout, ils forment le progrès,—en revanche, ce privilège ne va pas sans créer des obligations intransgressibles! Il faut les reconnaître, lorsqu'elles se présentent: en voici une!