BAROIS.—Je les tiens de Luce dont l'enquête est sérieuse. Vous allez voir comme tout cela est simple.
Dreyfus s'est trouvé, le matin de la dégradation, une heure de suite avec Lebrun-Renault, capitaine de la garde républicaine. Il a protesté de son innocence avec la dernière énergie. Il a même annoncé qu'il allait la crier publiquement, si bien que le capitaine, inquiet d'un scandale possible, a cru devoir prévenir le colonel.
Ensuite Dreyfus a raconté une nouvelle épreuve, analogue à celle de la dictée, qu'il avait eu à subir quelques jours auparavant: le ministre, espérant toujours obtenir une certitude qui allégerait sa responsabilité personnelle, lui avait envoyé dans sa cellule le commandant du Paty de Clam, pour lui demander «si ce n'était pas par patriotisme qu'il aurait proposé des documents à l'Allemagne» dans le but de s'en procurer d'autres plus importants,—ce qui eût atténué sa faute et motivé un adoucissement de peine. Lebrun-Renault ne connaissait naturellement pas cette démarche. Dreyfus, qui attendait de minute en minute le commencement du supplice, était dans un état de surexcitation facile à imaginer, et parlait fébrilement sans beaucoup de suite. On comprend très bien comment ses paroles ont pu être mal comprises, mal rapportées, dénaturées en passant de bouche en bouche, et comment a pu naître l'histoire d'un échange de documents avec l'étranger.
Quant à Lebrun-Renault il n'a jamais parlé d'aveux, à cette époque. Le général Darras a fait demander, le matin même, après la dégradation, s'il n'y avait pas eu d'incident particulier; on lui a répondu que non, et il en a aussitôt rendu compte au ministre. De même, le rapport que Lebrun-Renault a fait, sa mission accomplie, au Gouverneur de Paris,—rapport que Luce a vu,—porte la mention: «Rien à signaler.»
Pensez-vous que s'il avait recueilli un aveu, sous quelque forme que ce fût, il ne se serait pas hâté de le dire? Et quand le ministre de la guerre a appris, le lendemain, les bruits vagues qui couraient dans la presse, est-ce que, s'ils avaient été le moins du monde fondés, il ne s'en serait pas préoccupé? Est-ce qu'il n'aurait pas tout de suite ordonné une enquête, afin d'avoir ce témoignage décisif? Est-ce qu'il n'aurait pas cherché à presser de nouveau Dreyfus, afin d'avoir des détails complémentaires, et afin de savoir,—question essentielle pour la sécurité nationale,—quels étaient exactement les documents livrés à la puissance étrangère?
Non, vraiment, plus on y réfléchit et plus apparaît l'irréalité de cette histoire des aveux!
CRESTEIL.—Vous devriez publier une interview de Luce sur ce sujet.
BAROIS.—Il trouve que ce n'est pas encore le moment. Il attend la déposition de Casimir-Perier, au procès Zola.
JULIA WOLDSMUTH (paraissant à la porte).—On demande M. Barois à l'appareil.
Il se lève et sort.