BAROIS (vivement).—Elle pue le faux!
LUCE.—Oh, ça, elle est fausse, ce n'est pas douteux. Elle est arrivée au Ministère, je ne sais pas comment, mais avec un à-propos bien étrange... Juste la veille du jour où le ministre devait répondre à la Chambre à la première interpellation relative à l'affaire, et au moment où l'État-Major commençait à se préoccuper de l'incident!
ZOEGER.—Et puis, sa teneur...
JULIA.—Nous ne savons pas ce qu'il y a dedans. Le général a cité de mémoire.
LUCE.—Mais il a affirmé que le nom de Dreyfus était mentionné en toutes lettres. Or, c'est absolument invraisemblable: cela seul suffirait à éveiller les doutes! A l'heure où la presse s'occupait déjà activement de l'affaire, il est inadmissible de supposer que ces deux attachés aient librement parlé de Dreyfus dans leur correspondance privée. En admettant qu'ils aient eu réellement des relations avec Dreyfus, jamais ils n'auraient commis cette imprudence inutile! surtout après les démentis officiels donnés à plusieurs reprises, par leurs deux gouvernements!
BAROIS.—Ça saute aux yeux!
PORTAL.—Mais qui donc peut fabriquer de pareilles pièces?
ZOEGER (avec un ricanement impitoyable).—L'État-Major, parbleu!
HARBAROUX.—C'est une officine nationale de falsifications!
LUCE (posément).—Non, mes amis, non... Là, je ne vous suis plus!