BAROIS.—Vous savez qu'on l'a prié—oh, très courtoisement—de renoncer à son cour du Collège de France, pour la rentrée? Il y a eu, à la fin de juin, trop de tapage autour de ses leçons. D'ailleurs tout le monde lui tourne le dos: aux dernières séances du Sénat, ils n'étaient guère qu'une dizaine à lui serrer la main.

PORTAL.—Quelle incroyable incompréhension générale!

HARBAROUX (grimaçant la haine).—C'est la presse nationaliste qui est cause de tout. Ces gens-là ne laissent pas un instant l'opinion reprendre haleine, se ressaisir!

BAROIS.—Au contraire: ils refoulent systématiquement toute la générosité inhérente à notre race, tout ce qui avait jusqu'à présent placé la France, à ses risques et gloire, en tête de la civilisation, sous prétexte de condamner l'anarchie et l'antimilitarisme, qu'ils ont la mauvaise foi de confondre avec les instincts les plus élémentaires de justice et de bonté!

Et tout le monde s'y est laissé prendre!

WOLDSMUTH (secouant sa tête de caniche, aux yeux tendres).—On obtient toujours ce qu'on veut d'un peuple, quand on sait l'exciter contre les juifs...

CRESTEIL.—Ce qui m'étonne, dans cette approbation commune, c'est que leur thèse est stupide; il suffit d'un minimum de bon sens pour l'anéantir: «L'Affaire Dreyfus est une immense machination montée par les Juifs...»

BAROIS.—Comme si une aussi prodigieuse aventure pouvait avoir été prévue, organisée de pied en cap...

CRESTEIL.—On leur objecte: «Mais, si Esterhazy était l'auteur du bordereau?» Ils ne se troublent pas pour si peu: «Eh bien, c'est que les Juifs l'auraient acheté d'avance et lui auraient fait adopter, à s'y méprendre l'écriture de Dreyfus...»

C'est d'une insoutenable puérilité...