Woldsmuth sourit péniblement.

WOLDSMUTH.—Asseyez-vous, Barois; vous avez l'air d'un fauve en cage...

Barois, les sourcils froncés, regagne son bureau.

WOLDSMUTH.—Vous vous rappelez l'histoire des pièces ultra-secrètes? (Geste de Barois.) Laissez-moi m'expliquer...

L'hypothèse est la suivante: On aurait volé à Berlin des lettres du Kaiser à Dreyfus et des lettres de Dreyfus au Kaiser... (Souriant.) Je n'insiste pas sur l'énormité de cette supposition...

D'après cette légende, le véritable bordereau aurait été une de ces lettres, écrite par Dreyfus sur papier ordinaire, et que l'Empereur aurait annoté de sa main dans les marges. Guillaume II s'apercevant du vol, aurait exigé la restitution immédiate des pièces saisies, en posant l'alternative d'une déclaration de guerre. Alors, avant de rendre le dossier, pour garder une preuve matérielle de la culpabilité manifeste de Dreyfus, on se serait hâté, au Ministère, de calquer le bordereau sur une feuille de papier pelure, sans reproduire, bien entendu, les annotations impériales... Et toute l'affaire serait, de ce fait, échafaudée sur une pièce calquée, fausse si l'on veut, mais reproduisant le document authentique de la trahison.

BAROIS.—L'hypothèse est tellement fragile que jamais, à ma connaissance, elle n'a été formulée en termes explicites, ni officiellement, ni officieusement.

WOLDSMUTH.—Je sais. Mais ça circule, colporté dans les salons par des officiers, des magistrats, des avocats, des gens du monde... Aucun d'eux n'avance rien de précis, mais «un ami très au courant leur a laissé entendre...» C'est un colossal secret de Polichinelle, qui chemine, avec des silences renseignés, des sous-entendus, de petits rires énigmatiques... Tout ça prépare le terrain, peu à peu. Et demain, aux débats de Rennes, quand la défense voudra pousser ces messieurs de l'État-Major à s'expliquer enfin à fond, ils esquiveront le coup... Il suffit de quelques hésitations involontaires, de quelques sourires douloureux, et tout le monde traduira: «Supposez ce que vous voudrez. Plutôt passer pour un faussaire, que de déchaîner la guerre européenne...»

BAROIS.—La guerre! Mais aujourd'hui, il n'est plus question de sécurité nationale!... Après tout ce qui a été dit et écrit, depuis trois ans, sur les attachés militaires étrangers, sur l'espionnage et le contr'espionnage allemand, qui donc serait assez naïf pour croire qu'il reste encore une seule pièce diplomatique vraiment dangereuse à divulguer? Personne! Donc, si une pièce accusatrice décisive existait réellement, il est évident que l'État-major l'aurait mise en avant, depuis longtemps, pour en finir!

WOLDSMUTH (sombre).—Croyez-moi, vous voyez trop simple. De tous temps cette question diplomatique m'a préoccupé; c'est le fil secret de l'Affaire: un fil qui n'est à aucun endroit visible, mais auquel tous les événements viennent se rattacher. Il y a là un danger terrible!